[201] Que la populace est une tres-cruelle beste, & qu’elle devient furieuse & frape le plus souvent.
Si à ses mœurs & façons de faire, [202]Hi vulgi mores, odisse præsentia, ventura cupere, præterita celebrare. Si à toutes ses autres qualitez, Saluste nous la represente, [203]ingenio mobili, seditiosam, discordiosam, cupidam rerum novarum, quieti & otio adversam. Mais moy je passe plus outre, & dis qu’elle est inferieure aux bestes, pire que les bestes, & plus sotte cent fois que les bestes mêmes ; car les bestes n’ayant point l’usage de la raison, elles se laissent conduire à l’instinct que la Nature leur donne pour regle de leur vie, actions, passions & façons de faire, dont elles ne se departent jamais, sinon lors que la méchanceté des hommes les en fait sortir. Là où le peuple (j’entens par ce mot le vulgaire ramassé, la tourbe & lie populaire, gens sous quelque couvert que ce soit de basse, servile, & mechanique condition) estant doüé de la raison ; il en abuse en mille sortes, & devient par son moyen le Theatre où les Orateurs, les Predicateurs, les faux Prophetes, les imposteurs, les rusez politiques, les mutins, les seditieux, les dépitez, les superstitieux, les ambitieux, bref tous ceux qui ont quelque nouveau dessein, representent leurs plus furieuses & sanglantes tragedies. Aussi sçavons nous que cette populace est comparée à une mer sujette à toutes sortes de vents & de tempestes : au Cameleon qui peut recevoir toutes sortes de couleurs excepté la blanche ; & à la sentine & cloaque dans laquelle coulent toutes les ordures de la maison. Ses plus belles parties sont d’estre inconstante & variable, approuver & improuver quelque chose en même temps, courir toujours d’un contraire à l’autre, croire de leger, se mutiner promptement, toujours gronder & murmurer : bref tout ce qu’elle pense n’est que vanité, tout ce qu’elle dit est faux & absurde, ce qu’elle improuve est bon, ce qu’elle approuve mauvais, ce qu’elle louë infame, & tout ce qu’elle fait & entreprend n’est que pure folie. Aussi est-ce ce qui a fait dire à Seneque, (de vita B. cap. 2.) [204]Non tam bene cum rebus humanis geritur ut meliora pluribus placeant : argumentum pessimi est turba. Et le même ne donne autre avis pour connoistre les bonnes opinions & comme parle le Poëte Satyrique, [205]quid solidum crepet, sinon de ne pas suivre celle du peuple, [206]Sanabimur si modo separemur à cœtu. Que Postel luy persuade que Jesus-Christ n’a sauvé que les hommes, & que sa mere Jeanne doit sauver les femmes, il le croira soudain. Que David George se dise fils de Dieu, il l’adorera. Qu’un tailleur enthousiaste & fanatique contrefasse le Roy dans Munster, & dise que Dieu l’a destiné pour chastier toutes les Puissances de la terre, il luy obeïra & le respectera comme le plus grand Monarque du monde. Que le Pere Domptius luy annonce la venuë de l’Antechrist, qu’il est âgé de dix ans, qu’il a des cornes, il témoignera de s’en effrayer. Que des imposteurs & Charlatans se qualifient freres de la Rose-Croix, il courra aprés eux. Qu’on luy rapporte que Paris doit bien-tost abismer, il s’enfuira. Que tout le monde doit estre submergé, il bastira des Arches & des basteaux de bonne heure pour n’estre pas surpris. Que la mer se doit secher & que des chariots pourront aller de Genes à Jerusalem, il se preparera pour faire le voyage. Qu’on luy conte les fables de Melusine, du sabat des sorcieres, des loups garoux, des lutins, des fées, des Paredres, il les admirera. Que la matrice tourmente quelque pauvre fille, il dira qu’elle est possedée, ou croira à quelque Prestre ignorant ou méchant, qui la fait passer pour telle. Que quelque Alchimiste, Magicien, Astrologue, Lulliste, Cabaliste, commencent un peu à la cajoller, il les prendra pour les plus sçavans, & pour les plus honnestes gens du monde. Qu’un Pierre l’Hermite vienne prescher la croisade, il fera des reliques du poil de son mulet. Qu’on luy dise en riant qu’une Canne ou un Oison sont inspirées du S. Esprit, il le croira serieusement. Que la peste ou la tempeste ruine une province, il en accusera soudain des graisseurs ou Magiciens. Bref si on le trompe & befle aujourd’huy, il se lairra encore surprendre demain, ne faisant jamais profit des rencontres passez, pour se gouverner dans les presentes ou futures ; & en ces choses consistent les principaux signes de sa grande foiblesse & imbecillité. Pour ce qui est de son inconstance, nous en avons un bel exemple dans les Actes des Apostres en ce que les habitans de Lystrie & de Derben, n’eurent pas plutost apperceu S. Paul & S. Barnabé, que [207]levaverunt vocem suam Lycaonicè dicentes ; Dii similes facti hominibus descendunt ad nos ; & vocabant Barnabam Jovem, Paulum quoque Mercurium ; & neanmoins incontinent aprés voila que [208]lapidantes Paulum, traxerunt eum extra civitatem, existimantes mortuum esse. Les Romains adorent le matin Seianus, & le soir
[209]Ducitur unco
Spectandus.
(Juven. Sat. 10.)
[202] Voicy les mœurs du menu peuple, haïr les choses presentes, desirer les futures, & celebrer celles qui sont passées.
[203] D’un naturel inconstant, seditieuse, querelleuse, convoiteuse de choses nouvelles, & ennemie du repos & de la tranquillité.
[204] Les choses humaines n’ont pas tant de bonne fortune, que les plus saines & les meilleures soient agreables au plus grand nombre : La foule est ordinairement une marque du peu de prix que valent les choses.
[205] Qu’est-ce qu’il y a de solide.
[206] Nous serons gueris pourveu que nous nous separions de la foule.