[248]Dum pecudes auro, dum murice vestit Asellos.
[248] Quand il revest d’or les brebis, & les ânes de pourpre.
Et le second dépend des brigues, monopoles, & cabales de ceux qui se trouvent les plus riches, & les plus puissans d’amis, de faveurs, & d’argent, pour satisfaire à leur ambition ; de maniere que ce seroit parler en vray pedant, de proposer ou de penser seulement, que les considerations de la vertu & des merites, puissent avoir lieu parmy un tel desordre. Mais pour ce qui est des Ministres, on en peut philosopher d’autre façon, parce qu’ils dependent absolument du choix que le Prince en peut faire ; luy estant permis, voire même bien-seant & honorable, de trier soigneusement d’entre tous ses amis ou domestiques, celuy qu’il jugera estre le mieux conditionné pour le serieux employ où il le veut mettre, [249]Sapientissimum enim dicunt eum esse cui quod opus sit veniat in mentem, proximè accedere, illum qui alterius bene inventis obtemperet. (Cicero pro Cluentio.) J’ajouste encore qu’outre l’honneur que le Prince reçoit d’une telle election, il en retire une commodité tres-grande, & si considerable, que s’il ne se veut negliger & abandonner luy-même, il est presque necessité de proceder à cette election, Velleius Paterculus ayant remarqué fort à propos, que [250]magna negotia magnis adjutoribus egent, (lib. 2.) & Tacite, que [251]gravissimi Principis labores queis orbem terræ capessit, egent adminiculis. (12. Annal.) Joint que comme dit fort bien Euripides, σοφὸς τύραννος τῶν σοφῶν συνουσίᾳ, [252]princeps fit sapiens sapientum commercio. Et en effet les Histoires nous apprennent, que ceux-là ont toujours esté estimez les plus sages entre les Princes, qui n’ont rien fait de leurs testes, ny sans avis de quelque fidele & asseuré Ministre ; d’où vient qu’Alexandre avoit toujours auprés de soy Clitus & Ephestion : qu’Auguste ne faisoit rien sans l’avis de Mecenas & d’Agrippa ; que Neron fut le meilleur des Empereurs pendant qu’il suivit le conseil de Burrus & de Seneque ; & pour venir à ce qui est plus de nostre connoissance, Charles V & Philippes II, ont eu les Sieurs de Chevres, & Ruy de Gomez pour confidents, tout ainsi que les intimes Conseillers de Charles VII, furent en divers temps le Comte de Dunois, Louvet President de Provence, Tannegui du Chastel, & un Comte de Dammartin. Pour ce qui est de son fils Louys XI, comme il estoit d’un esprit défiant, variable, & toujours trouble, aussi changea-t-il plusieurs fois de serviteurs secrets & affidez, mais neanmoins il en avoit toujours quelqu’un à qui il se communiquoit plus librement qu’aux autres, témoin le Cardinal Ballue, Philippes de Comines, & son Medecin Cottier. Charles VIII en fit de même du Cardinal Brissonet, & son successeur Louys XII, du Cardinal d’Amboise qui le possedoit entierement. Le Roy François I avoit plus de fiance à l’Amiral d’Annebaut qu’à nul autre, & Henry II, au Connestable de Montmorency. Bref nous voyons dans la suite de nos Annales, que les deux freres de Lorraine furent l’appuy de François II, le Cardinal Birague de Charles IX, Monsieur d’Espernon de Henry III, Messieurs de Sully, Villeroy, & Sillery de Henry IV, & Monseigneur le Cardinal de Richelieu de nostre Roy Louys le Juste & le Triomphant.
[249] Car on appelle le plus sage celuy, à qui vient en la pensée tout ce dont il a besoin, & que celui-là en approche de bien prés qui obeït aux bonnes inventions qu’un autre a trouvées.
[250] Les grandes affaires ont besoin de grandes aides.
[251] La plus grande peine qu’un Prince puisse prendre à gouverner le monde, a besoin d’assistance.
[252] Le Prince se rend sage par le commerce qu’il a avec les sages.
Mais cette maxime estant établie comme tres-certaine & veritable, que les Princes doivent avoir quelque Conseiller secret & affidé, les Politiques se trouvent bien en peine à se resoudre, s’ils se doivent contenter d’un seul, ou en avoir plusieurs en égal & pareil degré de confidence. Car si l’on veut agir par raisons & par exemples, Xenophon nous avertira d’un costé, que πολλοὶ βασιλέως ὀφθαλμοὶ καὶ πολλοὰ ὤτα, [253]multi debent esse Regis oculi, & multæ aures, (l. 28. pæd.) & le Triumvirat qui a si heureusement gouverné la France sous Henry IV, fera foy de son dire, quand bien nous n’aurions pas l’exemple d’Auguste & des anciens. D’ailleurs aussi nous sçavons qu’entre plusieurs [254]non voto vivitur uno, & qu’en matiere d’affaires il n’y a rien de plus prejudiciable, ny de plus fascheux que la diversité d’opinions ; que la haine, l’ambition, la vaine gloire ou passions semblables font bien souvent proposer & autoriser, ce qui est directement contraire à la raison, & Tacite remarque fort à propos, que [255]cæde Messalinæ convulsa est Principis domus, orto apud libertos certamine : de sorte que tout ainsi que le grand nombre de Medecins tuë souvent les malades, le trop grand nombre de Conseillers ruine aussi presque toujours les affaires. C’est pourquoy il me semble à propos pour accorder ces deux opinions si differentes, d’user de quelque distinction, & de dire, que si le Prince se juge assez fort, autorisé, judicieux, & capable pour estre au dessus de ses Conseillers & Confidens, il est bon d’en avoir trois ou quatre, parce que aprés qu’ils auront opiné sur quelque incident, il en pourra tirer diverses ouvertures ou moyens, & choisir celuy qu’il estimera plus expedient d’executer : Mais s’il est d’un esprit foible, peu entendu & incapable de choisir le meilleur avis & le faire suivre, il est sans doute plus expedient, qu’il ne se confie qu’à un seul qu’il choisira pour le plus judicieux & mieux conditionné de tous les autres ; parce que s’il se commet à plusieurs, il peut arriver que chacun d’eux aura ses interests particuliers differents, ses intentions diverses, ses desseins tout à fait dissemblables, sur quoy le Prince n’estant pas en estat de les regler, & de leur servir de chef, les brigues & les partis se formeront dans son Conseil, l’ambition s’y coulera, & la jalousie qui la suit d’aussi prés comme elle fait l’amour, la raison n’y fera rien, & la passion y fera tout, le secret en sera banny, & cependant le pauvre Prince sera inquieté d’une étrange façon, il ne sçaura à quoy se resoudre, ny de quel costé se tourner, il servira de fable à son peuple, & de joüet à la passion de ses Ministres. C’est ce qui a esté tres-judicieusement remarqué par Tacite à propos de l’Empereur Galba, [256]quippe hiantes in magna fortuna amicorum cupiditates, ipsa Galbæ facilitas intendebat ; cum apud infirmum & credulum minori metu, & majori præmio peccaretur. Autant en arriva-t-il à l’Empereur Claudius, & de nostre temps à Charles VIII, en ce qui concernoit les affaires de Pise & Siene. Guicciardin fait la même remarque de Clement VII, & les Politiques Italiens ont pris sujet d’en former cet Axiome, [257]Ogni volta che un Principe sarà in mano di più, quando non habbia consiglio e prudenza da se, sarà preda da tutti ; où au contraire s’il ne se fie qu’à un seul Ministre bien conditionné & entretenu suivant les devoirs reciproques de maistre à serviteur, toutes choses en iront beaucoup mieux pour le Prince, son credit luy sera conservé, son autorité maintenuë, sa personne aimée, ses commandemens executez, & tout son Estat en recevra des fruits pareils à ceux que reçoit maintenant la France du sage gouvernement de Monseigneur le Cardinal de Richelieu.
[253] Le Roy doit avoir plusieurs yeux, & plusieurs oreilles.
[254] On n’est pas toujours d’un même sentiment.