[255] Par la mort de Messalina la maison du Prince fut toute bouleversée, à cause de la contestation qui survint entre ses affranchis.
[256] Car la trop grande facilité de Galba augmentoit la convoitise de ses amis, qui baailloient aprés une grande fortune ; veu même que les fautes que l’on commettoit auprés d’un esprit foible & credule comme le sien, estoient suivies de moins d’apprehension, & de plus de recompense.
[257] Toutes les fois qu’un Prince se met entre les mains de plusieurs, s’il n’a du conseil & de la prudence de soy-même, il sera la proye de tous.
Cela donc estant resolu qu’un Prince doit avoir quelque Ministre ou Conseiller secret, fidele, & confident, il faut maintenant voir de quelle façon il le peut choisir, & quelles qualitez il doit rechercher en sa personne ; ou pour mieux dire, de quelle condition il le doit prendre, tant pour ce qui est du corps & des accidens qui le suivent, que de l’esprit. Aprés quoy nous ajousterons aussi ce que doit contribuer le Prince à la satisfaction de son Ministre, & mettrons fin à ce present discours.
Or pour ce qui est du premier point qui nous doit principalement monstrer de quelle qualité, office ou sorte de personnes on peut prendre un Ministre, je m’y trouve aussi empesché que l’estoit Vegece pour resoudre de quel lieu & de quelle condition de personnes on pouvoit choisir un bon soldat. Car comme toutes les affaires ne sont pas semblables, aussi toutes sortes de personnes ne sont pas toujours bonnes à toutes sortes de negociations, non plus que tout bois n’estoit anciennement propre à faire la statue de Mercure. Je diray neanmoins pour vuider ce different, qu’il faut distinguer entre le Ministre de Conseil, & le Ministre d’execution, car encore que l’on leur puisse donner à tous deux cet avertissement rapporté par T. Live, (lib. 24.) [258]magis nullius interest quàm tua, T. Ofacili, non imponi cervicibus tuis onus, sub quo concidas ; il faut neanmoins pour les considerer tous deux en particulier, y apporter aussi des conditions differentes, & dire pour ce qui est du dernier, qu’on ne peut manquer de le tirer d’entre les plus nobles & illustres familles, afin qu’il exerce la charge & le commandement qu’on luy donnera, avec plus d’éclat, de grandeur & d’autorité. Il faut aussi prendre garde qu’il ait l’inclination & la suffisance proportionnée à l’employ auquel il est destiné,
[259]Nec enim loricam poscit Achillis Thersites.
[258] Il t’importe plus qu’à aucun autre, Titus Ofacilius, de ne te charger pas d’un fardeau dont tu puisses estre accablé.
[259] Car un Thersite ne demande pas la cuirasse d’Achilles.
Et comme un Appius ne duisoit aucunement aux affaires populaires, Cleon n’entendoit pas la conduite d’une armée, Philopœmen ne sçavoit nullement commander sur mer, Pericles n’estoit bon que pour gouverner, Diomedes que pour combattre, Ulysse que pour conseiller ; il faut de même tirer avantage de ces diverses inclinations, afin d’appeller à chaque vacation celuy qui pour y avoir du naturel, la peut exercer avec honneur & satisfaction ; autrement ce seroit faire tort à ceux qui sont nez pour commander, de les assujettir aux autres, qui ne sont faits que pour obeïr ; à ceux qui ne sont pas hardis & belliqueux, de leur donner la conduite d’une armée ; & d’employer aux Ambassades ceux qui ne sçavent ny parler ny haranguer ; estant beaucoup plus à propos, comme nous avertit un Ancien, [260]quemque cuique functioni pro indole admovere : mais pour ce qui est du choix d’un Ministre secret, je croy qu’on en peut discourir d’autre façon, & pour resoudre le doute proposé cy-dessus si on le doit tirer d’entre les familles illustres de l’Estat, ou des personnes de mediocre condition ; il me semble qu’on le peut faire de toutes les deux sortes indifferemment, parce que [261]dum nullum fastidiretur genus in quo eniteret virtus, crevit imperium Romanum. (T. Livius lib. 4.) Il y a toutefois ces difficultez du costé des nobles & grands Seigneurs, qu’ils sont enviez des autres, que bien souvent au lieu d’obeïr ils veulent commander, qu’ils conseillent plutost le Prince suivant leur interest particulier, que le bien de l’Estat, qu’ils veulent avancer leurs creatures, & ruiner ceux qui sont contraires à leur cabale ; qu’ils veulent bien souvent entreprendre sur l’autorité de leur Maistre, comme firent les Maires du Palais en France, qu’ils broüillent le Royaume pour se rendre necessaires, qu’ils ne sont jamais contens de ce qu’on leur donne, comme estant toujours au dessous de ce qu’ils pensent avoir merité, soit pour leurs services ou pour la grandeur de leur maison ; bref il me semble qu’en cette occasion, où l’on n’a que faire de la noblesse & dignité des personnes, mais plutost de leur avis, conseil, & jugement, un Marquis, un Duc, un Prince, ne peuvent pas mieux rencontrer que les hommes de mediocre condition, & peuvent causer beaucoup plus de mal ; où au contraire ceux-cy peuvent faire autant de bien, ne coustent pas tant, se rendent plus sujets, plus faciles & traitables, & sont beaucoup moins à craindre. Et à la verité Seneque avoit raison de dire, [262]nulli præclusa est virtus, omnes admittit, nec censum, nec sexum eligit. (in epistol.) A propos de quoy Tacite remarque que les Allemans prenoient même conseil de leurs femmes, [263]nec consilia earum aspernabantur, nec responsa negligebant. (de morib. Germ.) Ce que Plutarque confirme aussi des Lacedemoniens, & beaucoup d’Historiens, des Empereurs Auguste & Justinien ; & Cecilius disoit fort bien dans les Tusculanes de Ciceron, [264]sæpe etiam sub sordido pallio latet sapientia. Ce sont les occasions, l’employ, & les affaires qui la découvrent, & qui la font briller & éclatter. Si l’on n’eust employé Matthieu Paumier Florentin, à l’ambassade de laquelle il s’acquita si dignement, envers le Roy Alphonse, on auroit toujours creu qu’il n’estoit bon qu’à battre le mortier pour faire des medecines & clysteres ; si le Cardinal d’Ossat ne se fust rencontré dans les affaires de la Cour de Rome, on se fust toujours persuadé qu’il n’estoit propre qu’à pedanter dans les Colleges de Paris & à defendre Ramus contre Charpentier. Et le semblable peut-on dire encore des Cardinaux Balue, Ximenes, & du Perron, [265]quorum nobilitas sola fuit atque unica virtus. L’on dit que de toutes tailles bons Levriers, & pourquoy non de toutes sortes de conditions de bons esprits : Cardan estoit Medecin, Bodin Advocat, Charon Theologien, Montagne Gentilhomme, la Nouë Soldat, & le Pere Paul Moine : enfin
[266]Sæpe etiam est olitor verba opportuna locutus.