[269] Qu’il ne faut pas attendre le progrés de l’âge d’une extraordinaire vertu.
[270] Un bon esprit n’a pas besoin de beaucoup de lettres.
[271] Car ils enragent de voir aller lentement ce qu’ils ont entrepris avec precipitation.
[272] L’Empereur Alexandre employoit aux conseils de la robe & de la guerre des hommes lettrez, & particulierement ceux qui sçavoient l’histoire.
[273] Car il arrive souvent que les grands esprits demeurent cachez.
[274] Je ne sçay comment il est arrivé que la pauvreté soit toujours la sœur & la compagne du bon esprit.
Or les conditions que le Ministre doit apporter & contribuer du sien au service de son Prince, ne se peuvent expliquer qu’assez difficilement. C’est ce qui a fait suer tant d’écrivains, ce qui a ouvert la carriere à tant de discours, & ce qui a produit tant de livres sur l’idée, l’exemple & la parfaite description du bon Conseiller, du fidele Ministre, du prudent Politique, & de l’homme d’Estat, quoy que tous ces auteurs ayent plutost ressemblé aux Archers de Diogenes, qui sembloyent tirer au plus loing du but, qu’à Ciceron en son livre de l’Orateur, ou à Xenophon en son Prince. Pour moy qui n’ay pas entrepris comme eux de publier un gros livre de toutes les vertus, sous ombre de trois ou quatre qui sont necessaires à un Ministre, je diray premierement : Que je le veux estre tel en effect qu’il sera en predicament, connu du Prince, & choisi de luy-même par la seule consideration de ses merites, sans autre recommendation que de sa propre vertu, [275]virtute enim ambire oportet non favitoribus. Beaucoup qui viennent sur le theatre du monde pour entrer aux honneurs & confidences, y paroissent bien souvent revestus d’ornemens empruntez, de faveurs, d’amis, d’argent, de sollicitations & poursuites ambitieuses, ils s’y presentent comme la Corneille d’Esope couverts des plumes d’autruy, & font parade de ce qui n’est pas à eux, pour obtenir ce qu’ils ne meritent pas ; mais leur nudité paroist toujours à travers de ces habits, qu’ils n’ont que par emprunt, & qui les expose aussitost à la honte sur le propre Theatre de la gloire. Il faut doncques qu’un homme qui se veut maintenir en credit & en reputation jusques à la fin, entre & penetre dans le credit & la bonne opinion de son Maistre, orné comme l’estoit Hippias Eleus de vestemens faits de sa main, de sçavoir, de prudence, de vertu, de merite, de courage, bref de choses qui soient de son propre creu : il faut que comme le Soleil il produise du dedans la lumiere qu’il éclaire au dehors, de peur qu’il ne ressemble à la Lune, qui n’ayant ce qui la fait luire que par emprunt, monstre bien-tost sa defaillance. Mais parce que ce n’est rien de parler des merites en general, si l’on ne determine en particulier, quelles sont les vertus qui les composent ; je croy qu’on les peut toutes rapporter à trois principales, sçavoir la Force, la Justice, & la Prudence. Sur lesquelles je me veux un peu étendre, pour les expliquer d’une façon moins triviale & commune que celle des écoles.
[275] Car il faut aspirer aux charges par la vertu & non pas par le moyen des fauteurs.
Par la force j’entens certaine trempe & disposition d’esprit toujours égale en soy, ferme, stable, heroïque, capable de tout voir, tout oüir, & tout faire, sans se troubler, se perdre, s’étonner ; laquelle vertu se peut facilement acquerir en faisant des continuelles reflexions sur la condition de nostre nature foible, debile, & sujette à toutes sortes de maladies & d’infirmitez, sur la vanité des pompes & honneurs de ce monde ; sur la foiblesse & imbecillité de nostre esprit ; sur les changemens & revolutions des affaires ; sur les diverses faces & metaschematismes du Ciel & de la terre ; sur la diversité des opinions, des sectes, des religions, sur le peu de durée de toutes choses ; bref sur les grands avantages qu’il y a de fuïr le vice & de suivre la vertu. Aussi est-ce à peu prés comme l’a décrite Juvenal par ces beaux vers de sa X. Satyre.
[276]Fortem posce animum, mortis terrore vacantem,