Or comme ces Amazones sont prestes de se saisit des canots, & qu'il ny a plus qu'à mettre la main dessus pour les conduire à terre, les hommes les abandonnent, & se jettent tout nuds dans l'eau avec leurs armes en main, & nagent, jusques au bord de la riviere, où ils sont receus du reste du peuple avec une joye & acclamation universelle de tous, leur disans qu'ils sont bien vaillans & courageux d'avoir eu le dessus de leurs ennemis, & amené plusieurs prisonniers, tous lesquels de ce pas, sont conduicts dans la cabane de leur Capitaine, où sa femme & ses amis preparent un magnifique festin de tout ce qu'ils ont de meilleur, qu'ils leur donnent avec autant de gayeté, que s'ils avoient conquis un Empire, ou obtenu la paix pour leur païs.
Il faut que je die ce petit mot, qu'à la vérité, nul ne se peut dire heureux que celuy qui vit contant, ils ont peu & peu de choses les contente, ils sont comme les petits enfans, qui croyent estre beaucoup quand ils ont une plume sur leur bonnet, ou comme les hypocondres qui s'imaginent d'estres Roys, Empereurs ou Papes, & ne commandent qu'à des mousches.
Lorsque les soldats Montagnais se jettent en l'eau, & cedent leurs canots & tout ce qui est dedans aux jeunes femmes & filles, qui leur vont à la rencontre, il ne sont pas si simples que d'y laisser tout leur meilleur butin, mais auparavant que de se faire voir, ils en cachent la pluspart dans les bois, qu'ils vont requérir quelque temps aprés, & ne laissent dans leurs canots que ce qu'ils veulent perdre, & par ainsi les femmes n'ont pas souvent grand chose, & quelquefois rien du tout, car les armes sont journalieres, s'ils ont quelquefois des victoires ils ont aussi souvent des pertes, comme le cancre, qui est pris pensant prendre.
Ils attachent leurs prisonniers à la barre de leur canot avec une corde, qui leur prent par les deux bras au dessus du coude allant par derriere le dos, & une autre entre le genouil & le molet des deux jambes, qu'ils attachent ensemble si estroictement, qu'ils ne peuvent marcher que fort doucement & avec grand peine. Ils uzent quelquefois d'une, autre espece de ligature, bien plus cruelle & inhumaine, envers ceux qu'ils croyent avoir tué plusieurs de leurs parens & amis, car ils leur percent le gras des jambes & des bras avec un cousteau, puis passans une corde au travers des playes, les lient de sorte qu'ils ne peuvent grouiller sans sentir de furieuses douleurs.
Nos Hurons qui prirent quantité de leurs ennemis, pendant que j'estois demeurant dans leurs païs, n'userent pas de cette cruauté, car ils se contenterent simplement de les bien garotter, & engarder de pouvoir prendre la fuitte, & aprés ils les accommoderent en petits damnez.
Les femmes & filles ne vont point au devant avec la mesme ceremonie des Montagnais, & se contentent de leur faire la bien venue dans le village, & de les ayder à brusler, si elles se rencontrent à la cabane où se faict le supplice, car il y en a d'un naturel si tendre, qu'elles ne peuvent voir sans horreur, deschirer les membres d'un miserable. Lorsque les hommes reviennent de la guerre, ils ont accoustumé de chanter d'un ton fort haut, approchant de leur bourg ou village, comme j'ay veu pratiquer à la ville de S. Gabriel, nommée par les Hurons, Quieuindohian, au retour de quelqu'uns des leurs, il y en a aussi d'autres qui ne disent mot, ny de prés ny de loin, entrent & s assoyent dans les cabanes sans saluer personne, sinon qu'ils disent tout bas leur desconvenue à leur plus familiers amis, comme firent ceux que je vis arriver au village de S. Nicolas, autrement nommé Toenchain, ou j'estois pour lors avec Onraon, Malouin de nation.
J'en ay veu d'autres jetter de haut cris en approchans, denotans par ces voix lugubres, la perte de quelqu'uns de leurs compagnons; aussi ne leur faisoit on pas grand accueil, & demandant la raison de ces façons de faire à quelques Sauvagesses, elles me respondirent Danstan teongyande, il n'y a rien de bon, les affaires ne vont pas bien pour nous.
Il est, quelquefois arrivé qu'aucuns de nos Hurons estans poursuivis de prés, se sont neantmoins eschappez, car pour amuzer ceux qui les poursuivent & se donner du temps pour evader & gagner le devant, ils tirent leurs colliers du col, & les jettent au loin arrière d'eux, afin que si l'avarice commande à ses poursuivans de les aller ramasser, ils pensent tousjours les devancer & se mettre en lieu de seureté, ce qui a reussi à plusieurs. J'ay ruminé & creu, que c'est là la principale raison pour laquelle ils portent tous leurs plus beaux colliers en guerre afin de servir d'amorce à leurs ennemis, car de rançon ou de tribut il ne s'en parle point, non plus que d'eschanger un prisonnier pour un autre.
Lors qu'ils joignent un ennemy & qu'ils n'ont qu'à mettre la main dessus, comme nous disons entre nous, rends toy, eux disent Sakien, c'est à dire, assied toy, ce qu'il faict, s'il n'ayme mieux se faire assommer sur la place, on se deffendre jusques à la mort, ce qu'ils ne font pas souvent en ces extremitez, sous esperance de se sauver & déchaper avec le temps, par quelque ruze desquelles il ne manque pas.
Or comme il y a de l'ambition à qui aura des prisonniers, cette mesme ambition ou l'envie de la gloire de son compagnon; est aussi cause que ces prisonniers y trouvent quelquefois leur liberté & souvent leur compte, comme je vous feray voir en l'exemple suivante.