Il arriva un jour, que deux ou trois Hurons, se voulans chacun attribuer un prisonnier Hiroquois & ne s'en pouvans accorder ils en firent juge leur mesme prisonnier, lequel bien advisé se servit de l'occasion & dit. Un tel m'a pris & suis son prisonnier, ce qu'il disoit contre son propre sentiment & expres, pour donner mescontentement à celuy de qui il estoit vray prisonnier: & de faict indigné qu'un autre eut injustement l'honneur qui luy estoit deu, parla en secret la nuict suivante au prisonnier, & luy dit: tu t'es donné & adjugé à un autre qu'à moy qui t'avois pris, je pourrois bien presentement te faire mourir & me vanger de ton mensonge, mais je ne le feray point pour eviter noyse, & te donneray liberté, plustost qu'il aye l'honneur qui m'est deu & ainsi le desliant le fist evader & fuyr secrettement la nuict.
Les prisonniers estans arrivez dans leur ville ou village, on leur continue bien les festins & bonne chere, mais je vous asseure qu'ils en voudroient bien estre exempts & estre bien esloigné de ces caresses, car les tourments qu'ils sçavent qu'on leur prepare, leur donnent bien d'autres pensées que celle de la bonne chere, & si la sagamité est bien ou mal assaisonnée. Ouy les supplices sont si cruels & inhumains, qu'il faut que le diable (car Dieu n'est point avec eux) les assiste pour les pouvoir supporter courageusement comme il font, car il n'y a pas jusques aux femmes & filles aussi cruelles & inhumaines que les hommes, qui inventent de nouvelles façons de les tourmenter, & faire languir pour plus endurer.
Premierement ils leur arrachent les ongles avec les dents, leur couppent les trois principaux doigts de la main, qui servent à tirer de l'arc, puis leur levent toute la peau de la teste avec la chevelure, & mettent sur la teste des cendres ardentes, ou y font degoutter de la gomme fondue, pendant que d'autres disposent des flambeaux d'escorces, avec quoy ils les bruslent tantost sur une partie, puis sur l'autre, & à aucuns ils font manger le coeur de leur parens & amis, qu'ils tiennent prisonniers, tant leur barbarie est incapable d'assouvissement.
Il les font ordinairement marcher, nuds comme la main, au travers un grand nombre de feux, qu'ils font d'un bout à l'autre de la cabane ordonnée, où tout le monde qui y borde les deux costez, ayans en main chacun un tizon allumé, luy en donnent par tout les endroits du corps en passant, puis l'ayant lié à un poteau, luy marquent jartieres autour des jambes avec des haches chaudes, desquelles ils luy frottent aussi les cuisses du haut en bas, & ainsi peu à peu bruslent ce pauvre miserable: & pour luy augmenter ses tres-cuisantes douleurs, luy jettent parfois de l'eau sur le dos, & luy mettent du feu sur les extremitez des doigts, & de sa partie naturelle, puis leur percent les bras prés des poignets & avec des bastons en tirent les nerfs & les arrachent à force, & ne les pouvans avoir les couppent, ce qu'ils endurent avec une confiance incroyable, chantans cependant avec un chant neantmoins fort triste, mille menaces & imprecations contre ces bourreaux & contre toute la nation, disant: il ne me chaut de tous vos tourmens ny de la mort mesme, laquelle je n'ay jamais appréhendée pour aucun hazard, poussez, faictes ce que vous voudrez, je ne mourray point en vilain ny en homme couard, car j'ay tousjours esté vaillant à la guerre, & rien ne m'a pas encore espouvantez.
Et bien vous me tuerez, vous me bruslerez, mais aussi en ay-je tué plusieurs des vostres, si vous me mangez j'en ay mangé plusieurs de vostre nation: & puis j'ay des freres, j'ay des oncles, des cousins & des parens, qui sçauront bien venger ma mort, & vous faire encore plus souffrir de tourmens que vous n'en sçauriez inventer contre moy; neantmoins avec tout ce grand courage, encores y en a il qui se trouvent souvent contraints de jetter de haut cris, que la force des douleurs arrachent du profond de leur estomach, mais tels hommes impatiens, estoient reputez ignominieux & infâmes entre les peuples du Peru avant leur conversion & y prenaient de si prés garde, que si pour aucun tourment, langueurs & supplices, le miserable deffunct avoit tesmoigné le moindre sentiment de douleur, ou en son visage, ou és autres parties de son corps, ou mesme, qu'il luy fut eschapé quelque gemissement ou quelque souspir, alors ils brisoient ses os aprés en avoir mangé la chair, & les jettoient à la voirie ou dans la riviere avec un mespris extreme.
Au contraire s'il s'estoit monstré patient, resolu, constant & mesme farouche dans les tourmens; en tel cas comme ils en avoient mangé la chair & les entrailles, ils seichoient les nerfs & les os au Soleil, puis les ayans mis sur le sommet des montagnes, ils les tenoient pour des Dieux, les adoroient & leur faisoient des sacrifices. Voyla comme entre les peuples les plus brutaux mesme, la patience dans les tourmens, & la confiance parmy les difficultez a tousjours esté en estime, jusques à estre adorée pour un Dieu, & au contraire de l'impatience & des impatiens, desquels les os estoient jettez à la voirie ou dans la riviere, comme indignes d'estre meslez, parmy ceux des gens de bien.
Revenons à nos Hurons.
Ce pauvre corps estant prés d'expirer & rendre les derniers souspirs de la vie, ils le portent hors de la cabane sur un eschaffaut dressé exprés, où la teste luy ayant esté tranchée, le ventre ouvert, & les boyaux distribuez aux enfans, qui les portent en trophée au bout de leurs baguettes par toute la bourgade en signe de victoire, ils le font cuire dans une grande chaudiere, puis le mangent en festin, avec des joyes & liesses qui n'ont point de prix.
Quand les Hiroquois ou autres ennemis, peuvent attraper de nos Hurons, ils leur en font de mesme ou pis s'ils peuvent, car c'est à qui fera mieux ressentir les effets de la hayne à son ennemy. Or si le bon-heur en veut quelquefois à nos Hurons, qu'ils ayent de l'advantage sur leurs ennemis: la chanse se tourne aussi souvent du costé des Hiroquois, qui sçavent donner ordre à leur faict, & comme chacun se tient sur ses gardes & se mesfie de son ennemy, tel vay pour prendre, qui est souvent pris luy mesme au filet.
Les Hiroquois, ne viennent pas pour l'ordinaire guerroier nos Hurons, que les fueilles ne couvrent les arbres, pour à la faveur de ces ombres & fueillages, surprendre nos hommes au despourveu, ce qui leur est assez facile, d'autant qu'il y a beaucoup de bois dans le païs & proche la pluspart des villages, que s'ils nous eussent pris nous autres Religieux, ils nous eussent faict passer par les mesmes tourmens de leurs ennemis, & arraché la barbe de plus, comme ils firent au truchement Bruslé, qu'ils pensoient faire mourir, & lequel fut miraculeusement delivré par la vertu de l'Agnus Dei, qu'il portoit pendu à son col, dont voicy l'histoire.