Il est très-difficile & comme impossible à tous les François encore peu usitez dans le païs de nos Sauvages, de faire des voyages de long cours & courir les bois & forests où il n'y a sentier ny chemin, sans guyde ou sans s'égarer, comme il arrive ordinairement, & moy mesme y ay esté pris. Or je conseillerois volontiers à un chacun, pour ne plus tomber en ces inconveniens, de ne sortir jamais en campagne seul, sans guide ou sans un cadran & bousole, pour ce qu'encor bien que la veue du Soleil à laquelle il se faut apprendre à marcher, soit une asseurée guyde à ceux qui cognoissent son cours, celle de la bousole est encore plus commode à nous autres, qui ne sommes pas naturellement Astrologues commes les sauvages, & puis le Soleil ne se voit pas tousjours, & la bousole peut servir en tout temps, & la nuict & le jour, il n'y a qu'à en sçavoir user. Mais il faut avoir remarqué au préalable avant partir du logis, à quel Rut de vent on desire aller, & à quel autre Rut vous doit demeurer la maison, afin que vostre cadran que vous regarderez souvent, vous redresse si vous venez à manquer, comme il se peut qu'il n'arrive quelquefois.
Ce pauvre Bruslé, quoy qu'assez sçavant dans le pais des Hurons & lieux circonvoisins, se perdit neantmoins, & s'égara de telle forte, que faute d'avoir une de ses bousoles, ou print garde au Soleil, il tourna le dos aux Hurons, traversa force païs, & coucha quelques nuits dans les bois, jusques à un matin qu'ayant trouvé un petit sentier battu, il se rendit par iceluy dans un village d'Hyroquois, où il fut à peine arrivé, qu'il fut saisi & constitué prisonnier, & en suitte condamné à la mort, par le conseil des Sages.
Le pauvre homme bien estonné ne sçavoit à quel Sainct se vouer, car d'esperer miséricorde il sçavoit bien qu'il n'estoit pas en lieu, il eut donc recours à Dieu & à la patience, & se soubmit à ses divines volontez plus par force qu'autrement, car il n'estoit guère devot, tesmoin ce qu'il nous dit un jour, que s'estant trouvé en un autre grand péril de la mort, pour toute prière il dit son Benedicité.
Or je ne sçay s'il le dit icy se voyant prisonnier & dans le premier appareil de la mort, car des-ja ils l'avoient faict coucher de son long contre terre & luy arrachoient la barbe, lors que l'un d'eux avisant un Agnus Dei, qu'il portoit pendu à son col, luy voulant arracher, il se prit à crier & dit à ses bourreaux, que s'ils luy ostoient, Dieu les en chastieroit, comme il fist: car ils n'eurent pas plustost mis la main dessus pour luy tirer du col, que le Ciel auparavant serein, se troubla, & envoya tant d'esclairs, d'orages & de foudres, qu'ils en creurent estre au dernier jour, s'enfuyrent dans leurs cabanes & laisserent là leur prisonnier, qni se leva & s'enfuit comme les autres, mais d'un autre costé.
Je sçay bien que quelque petit esprit se rendra incredule à cecy, n'importe, suffit que les gens de bien & ceux qui ont demeuré dans les païs infidelles, sçachent que Dieu y opère encore de plus grandes merveilles, & souvent par des personnes plus mauvaises, pour faire davantage esclater sa gloire & cognoistre qu'en effect il est seul tout puissant, & peut ce qu'il veut, & faict du bien à qui il luy plaist.
A la fin ce fortuné Bruslé a esté du depuis condamne à la mort, puis mangé par les Hurons, ausquels il avoit si long-temps servy de truchement, & le tout pour une hayne qu'ils conceurent contre luy, pour je ne sçay qu'elle faute qu'il commit à leur endroit, & voyla comme on ne doit point abuser de la bonté de ces peuples, ny s'asseurer par trop à leur patience, pour ce que trop exercée elle se change en furie, & ceste furie en desir de vengeance, qui ne manque jamais de trouver son temps, il y avoit beaucoup d'années qu'il demeuroit avec eux, vivoit quasi comme eux, & servoit de Truchement aux François, & aprés tout cela n'a remporté pour toute recompense, qu'une mort douloureuse & une fin funeste & malheureuse; je prie Dieu qu'il luy fasse misericorde, s'il luy plaist, & aye pitié de son ame.
Il arrive aucunefois que les prisonniers s'eschappent, specialement, la nuict, au temps qu'on les faict promener par dessus les feux, car en courans sur les cuisans brasiers, de leurs pieds ils escartent les tizons, cendres & charbons par la cabane, qui rendent après une telle obscurité qu'on ne s'entrerecognoist point: de sorte qu'on est contraint (pour ne perdre la veuë) de gaigner la porte, & de sortir dehors & luy aussi parmy la presse, & de là il prend l'essor, & s'en va: & s'il ne peut encores pour lors, il se cache en quelque coin à l'escart, attendant l'occasion & l'opportunité de s'evader, & gagner païs. J'en ay veu plusieurs ainsi, eschappez, qui pour preuve nous faisoient voir les trois doigts principaux de leur main droicte couppez.
Entre les Mexicains avant leur conversion il s'y faisoit souvent de très grandes guerres à ce dessein, principalement d'obtenir des prisonniers, pour les faire mourir & sacrifier à leurs Idoles, comme i'ay rapporté en quelque autre endroit de ce volume, de sorte qu'il s'est conté pour tel jour, (cas pitoyable) dans la seule Ville de Mexique capitale du Royaume, jusques à cent mille hommes sacrifiez sous le Roy Moteczuma, & pourquoy cela sinon pour contenter & avoir favorable leurs faux dieux, affamez du sang humain, qui par une invention infernale bastie & forgée sur l'enclume de leur obstination eternelle, ne vouloient qui leur fust sacrifié autre chose que des prisonniers de guerre, afin d'entretenir tousjours les guerres & exterminer ces peuples miserables, car le diable ne demande que la ruyne de ceux qui le se servent. C'est pourquoy lors que les Prestres des Idoles n'avoient pas toutes choses à souhait, & que leurs Dieux ne leur estoient pas secourables, ils alloient par tout trouver les Roys & les Princes, & leur disoient que les Dieu mouroient de faim, & qu'ils eussent souvenance d'eux; alors les Princes s'envoyoient des Ambassadeurs l'un l'autre, & s'entredonnoient advis de la necessité en laquelle les Dieux se trouvoient les convians pour ceste cause à faire levée de gens de guerre pour donner la bataille, afin d'avoir dequoy donner à manger aux Idoles. Ainsi ils marchoient en abondance aux lieux destinez, & venoient aux mains pour aller à la mort, & de la mort aux enfers.
Les prisonniers que les Mexicains obtenoient, estoient menés en haut devant la porte du grand Temple, où le souverain Prestre, leur ouvroit la poictrine avec un cousteau, & leur arrachoit le coeur, qu'il monstroit premierement au Soleil, luy offrant ceste chaleur. & ceste fumée, puis il le jettoit au visage de l'Idole. Les autres Prestres donnoient après du pied aux corps, qui roulant par les degrez s'en alloit en bas, où ceux qui les avoient pris à la guerre se les partageoient & en faisoient des festins solemnels, presque à la maniere de nos Sauvages.