Ce festin estoit composé d'un reste de chair d'eslan de son Hyver passé, moisie & seiche comme du bresil, qu'on mit dans la chaudière sans la laver ny nettoyer, avec des oeufs de canars si vieux & pourris que les petits y estoient tout formez, & partant fort mauvais. On y adjousta encore des poissons entiers sans estre habillez, puis des pois, des prunes, & du bled d'Inde, qu'on fit bouillir dans une grande chaudiere, brouillé & remué le tout ensemble avec un grand aviron.

Je vous laisse à penser quel goust, & quelle couleur pouvoit avoir ce beau potage, & s'il fut pas necessaire à ce Bon Religieux de se surmonter soy mesme pour gouster d'une telle viande, de laquelle il mangea neantmoins un peu, pour ne pouvoir plus. Apres quoy il pria pour la delivrance des prisonniers qu'il voyoit fort jeunes & affamez, sans qu'ils tesmoignassent aucun ressentiment de leur capture, non plus que s'ils eussent esté en pleine liberté. Et pour ce remonstra à tous les Sauvages là assemblez, que puis que ces pauvres Hiroquois ne leur avoient faict aucun desplaisir, il n'estoit pas raisonnable de les faire mourir ny traicter comme ennemis, veu mesme leur jeunesse, & qu'ils avoient esté pris en peschant, & non point en combatant.

A cela ils luy respondirent qu'il ny avoit ny paix ny tresve entr'eux, & les Hiroquois, mais une guerre continuelle, qui leur permettoit d'user de toutes sortes de rigueurs à l'endroit de ceux qu'ils pouvoient attraper, & qu'au cas pareil les Hiroquois usoient des mesmes cruautez envers ceux de leur Nation qu'ils pouvoient prendre, & partant qu'il ne seroit pas raisonnable de laisser aller ces deux prionniers sans chastiment, qui portast moins que la mort, sinon qu'ils voulussent passer pour gens effeminez, & de peu de courage, qui ne sçavoient chastier leurs ennemis, & ainsi furent condamnez ces deux pauvres prisonniers à mourir devant toutes les Nations assemblées pour la traite, sans que les prieres de nostre Frère peussent rien obtenir pour eux qu'une prolongation de quelques jours, que le sieur de Champlain, avec le reste des Capitaines Montagnais devoient se rendre à la traite.

Le lendemain du festin, nous prismes le devant, & fismes voiles pour le Cap de Victoire, dit le bon Frère Gervais, & ne leur fut possible de passer l'entrée du lac sainct Pierre, à cause d'un vent contraire jusques au jour suivant qu'ils furent jusques au milieu avec un vent assez favorable, mais qui changea soudain en un contraire, qui les obligea de ranger la terre, & mouiller l'anchre le travers d'une petite rivière qui vient du costé du Sud, où desja estoient à l'abry plusieurs canots Sauvages attendans le beau temps pour le mesme voyage.

Le vent s'estant changé en un favorable, nos gens leverent l'anchre, partirent sur les deux heures après minuit, & advancerent jusques au bout du lac, & le lendemain matin apres un petit different survenu entre les mariniers pour le chemin, à cause qu'il y a plusieurs petites Isles entrecouppées de diverses petites rivieres qui entrent dans le lac, & rendent le pays beau à merveille, ils arriverent à la traite, sur le bord du grand fleuve devant la riviere des Ignierhonons, où quantité de Barbares estoient desja cabanez attendans nos Montagnais des trois rivieres, avec les Hurons qui n'estoient point encores descendus.

Sur le soir du mesme jour, les prisonniers arriverent lesquels furent gardez, liez & garottez, l'espace de deux où trois jours dans la cabane de leur hoste, pendant lequel temps le sieur Champlain arriva de Kebec, dans le canot du Capitaine Mahican-Atic, avec son frère, & deux autres Capitaines dans un autre canot. Tous les François, & plusieurs Sauvages se resjouyrent fort de leur venue, sous l'esperance qu'ils pourroient obtenir la delivrance des prisonniers, laquelle le Frère Gervais n'avoit pû obtenir, mais il s'y presenta tant d'obstacles, qu'après que ledit sieur de Champlain eut bien debatu pour ce bon oeuvre, un Capitaine Algoumequin mesprisant ses conseils, luy dit: Tu veux que l'on delivre ces gens là qui sont nos ennemis, & je ne le veux pas moy qui suis Capitaine, il y a trop long temps que je mange maigre, je veux manger gras, particulièrement, de la chair des Hiroquois, de laquelle j'ay grande envie & partant deporte toy de tes poursuittes, & nous laisse faire justice de nos ennemis, car nous ne nous meslons point de tes affaires.

Puis sur le soir un Capitaine Montagnais nommé Chimeouriniou autrement par les François le meurtrier, couppa les cordes aux deux prisonniers, pensant les faire evader, mais il ne pu. On ne sçait par quel instinct, ny quel sujet le mouvoit à ce faire, sinon qu'il eut mieux aymé leur donner liberté, qu'ayant eu la peine de les amener, un autre eut la gloire de les delivrer, car ils sont sur tout ambitieux d'honneur, & envieux qu'un autre leur empiète. Le sieur de Champlain resta fort mescontant de cette action du Montagnais & avec raison, car il avoit un tres-bon dessein en la poursuite de cette delivrance pour laquelle il estoit venu exprés de Kebec, pour ce que comme il est croyable, il n'y avoit pas plus beau moyen pour traiter de paix avec les Hiroquois qu'en delivrant leurs prisonniers par le moyen des François.

Ce que consideré par plusieurs Capitaines Sauvages, ils tindrent divers conseils, où assisterent tousjours le sieur de Champlain, & quelqu'uns des principaux François, où aprés plusieurs contestations il fut resolu que l'un des deux prisonniers seroit renvoyé en son pays accompagné de deux Montagnais, & de quelques François, si aucun se presentoit, pour traitter de paix, par le moyen de ce prisonnier, pendant que l'autre demeureroit pour ostage jusque à leur retour à Kebec.

Cet arrest consola merveilleusement tous les Sauvages portez à la paix, & en remerciement le sieur de Champlain, advouant qu'il estoit un grand Capitaine, digne de sa charge & de son bon jugement, marris que depuis vingt Hyvers qu'il hantoit avec eux, il ne s'estoit point estudié à leur langue pour pouvoir jouyr de ses conseils, & se communiquer avec eux par soy mesme, & non par Truchemens, qui souvent ne rapportent pas fidellement les choses qu'on leur dit, ou par ignorance, ou par mespris, qui est une chose fort dangereuse, & de laquelle on en a souvent veu arriver de grands accidens. J'ay dit vingt Hyvers pour vingt années, c'est la façon de parler des Montagnais, lesquels voulans dire, quel aage as tu, disent combien d'Hyvers as tu passé, de mesme au lieu que nous dirions deux jours, trois jours, ils, disent deux nuicts, trois nuicts, comptans par les nuicts au lieu que nous comptons par les jours.

Sur l'esperance d'une paix prochaine que nos Sauvages se promettoienr de cest Ambassade, ils ordonnerent des dances, des festins, & divers petits jeus, en quoy ils se firent admirer par les François qui y prenoient un singulier plaisir, nommément la jeunesse. Mais comme on estoit occupé à ces esbats voicy arriver une double chalouppe de Gaspey conduitte par des François qui donnerent advis au sieur de Champlain, de l'arrivée du sieur du Pont, & de son petit fils le sieur Desmarets à Kebec, mais que le Navire du R. P. Noirot Jesuite ne paroissoit point, & faisoit douter de quelque naufrage, ou mauvaise rencontre, neantmoins qu'il leur estoit arrivé des vivres deschargez à Gaspey, & qu'il estoit necessaire que le R. Pere Lallemant descendit à Kebec, pour les envoyer querir au plustost.