Combien de fois a on veu ce pauvre Frere meurtry de coups & esgratigné comme, d'un animal meschant, on a ouy quelquefois des chaisnes de fer rouller par le Convent & des tintamarres effroyables, que ce malin esprit proche les bons jours principalement, faisoit en la poursuitte de ce bon Religieux, pour l'espouventer & lui faire quitter ses oraisons & l'exercice de ses mortifications, pendant lesquelles on l'a souventefois veu ravy en extaze deux & trois fois le jour. Dieu m'a faict la grace de m'y estre quelquefois trouvé present, & en des jubilations admirables où sa voix egalleement denote avec ses parolles, sembloient celles d'un Ange du Ciel, tant elle estoit douce & ravissante.
Ce malin esprit inventa un jour une estrange maniere de le vexer & luy donner peine, car comme il luy en vouloit, il ne cherchoit que l'occasion de luy mal faire & le faire mourir s'il eut pu. Il y avoit une grande Croix dans la cellule de ce bon Religieux, devant laquelle il avoit accoustumé de se prosterner & faire ses oraisons, le diable desirant de le faire mourir, prit des cordes, & l'attacha pieds & poings liez sur ceste Croix, en sorte qu'il n'eust sçeu se bouger ny remuer, puis luy mist une corde au col, & la serra, de si prés qu'il l'en pensa estrangler, & pour empêcher qu'on ne le secourut (malice infernale) il ferma la porte par dedans, en telle manière, que le Superieur fut contrainct d'y faire entrer un Religieux, par la fenestre avec une eschelle, où la porte ouverte ce pauvre frere fut, trouvé comme mort, & destaché fut mis sur sa couche, d'où revenu à soy, il loua Dieu & luy rendit graces infimes d'avoir combatu pour luy & delivré son ame d'un si puissant ennemy.
Dieu tres bon ne permet jamais que nous soyons tentez au delà de nos forces; il veut que nous soyons esprouvez & non point surmontez, car il n'y a que celuy qui le veut qui le puisse estre. Les esprits infernaux desesperez de pouvoir rien gaigner sur ceste belle ame, que plustost ils luy augmentoient ses couronnes & ses merites, un d'iceux en guyse d'un Courtisan s'adressa un jour à l'un de nos Novices auquel n'ayant pu mettre en l'esprit de quitter la saincte Religion, le batit de telle sorte que le Reverend Pere Provincial entendant les coups de sa chambre, accourut promptement le secourir, mais à son approche ce feint, courtisan disparut, dequoy le Novice rendit graces à Dieu & audit Pere, auquel il compta l'histoire.
Je pourrois encore icy rapporter plusieurs autres apparitions & combats des demons à l'encontre des Religieux, mais comme ce n'est pas mon suject & que cela est assez ordinaire, je me contente pour le present des deux susdites lesquelles doivent suffire, l'une pour nous faire tenir sur nos gardes & resister fortement à l'ennemy dés qu'il nous approche par quelque tentation, & l'autre pour nous apprendre qu'il y a toujours à combatre pendant que nous sommes en ce monde, & que tant plus nous nous approchons de Dieu, plus puissamment le diable nous assaille, mais avec la grace de nostre Seigneur, nous luy pouvons resister, & dire avec S. Paul, je puis tout en celuy qui me donne confort.
Du recours que les Sauvages avoient à nos prieres. De la creance qu'ils nous avoient, & où ils croyent que le Soleil se couche.
CHAPITRE XXXIII.
PRiez les uns pour les autres afin que vous soyez sauvez, disoit l'Apostre sainct-Jacques. Je ne m'estendray pas davantage pour vous faire voir combien merite celuy qui prie pour son prochain, que de vous rapporter une memorable sentence de la Bien heureuse saincte Angelique de Foligny laquelle à autant gravement que veritablement dit ces mots dignes de sa perfection: peut estre que l'on se mocquera de moy de ce que je vay vous dire, mais neantmoins il est vray; que j'ay receu plus de graces de Dieu, priant pour autruy que priant pour moy mesmes.
Ce qui s confirme par l'histoire suivante extraicte des Croniques de nostre sainct Ordre, aprés laquelle il ne faut plus de preuve ny d'autres tesmoignage du bien qui nous revient de prier pour autruy, quoy que nous soyons grand pecheurs, car Dieu ne se laisse jamais vaincre de courtoisie, & est tousjours prest à donner pour peu qu'on le prie avec foy. Un certain Religieux & parfaict Frere Mineur homme de tres-saincte vie, prioit ordinairement tous ceux à qui il parloit d'avoir memoire de luy en leurs prières. Advint un jour, comme il entroit en quelque ville, qu'il rencontra une femme fort visieuse,& malvivante, qui le saluant, luy rendit aussi-tost le réciproque, & la pria tres-humblement de prier Dieu, & la Vierge pour luy. Mais ceste femme toute estonnée d'un propos si nouveau en son endroit, luy respondit, helas! mon pere, mes prières vous seroient inutiles & ne vous serviroient de rien: parce que je suis la plus grande pecheresse du monde. Qu'elle que vous soyez, repart le Religieux, je vous supplie de m'obliger de ce bien, ô chose admirable: si-tost qu'elle fut entrée en l'Eglise, elle fit la reverence à une image de la saincte Vierge, & alors elle se ressouvint du Religieux, incontinent se mit à genoux devant icelle image, disant, l'Ave Maria pour luy, elle n'eust si-tost achevé ladite oraison, qu'elle fust ravie en esprit, & vit la Vierge Mere de Dieu, tenant son fils bien aymé entre ses bras, qui le prioit pour elle, luy disant, (Monseigneur, je vous supplie escoutez, s'il vous plaist l'oraison de ceste pecheresse,) & quoy ma mere, respondit l'enfant, (comment voulez-vous que j'escoute l'oraison odieuse de ma grande ennemie, encores qu'elle prie pour mon grand amy?) he! mon fils, repliqua la Vierge, de grace, faites luy misericorde, & vous la rendez amie, pour l'amour de vostre grand amy.
Ceste pauvre femme retournée à soy, grandement estonnée d'une telle apparition, courut incontinent trouver le Religieux, & luy raconta ce qu'elle avoit veu en son esprit, aprés luy fit une entière & parfaite confession de tous ses pechez, & depuis s'estudia du tout à fuir le vice; & servir devotement ceste tant secourable Advocate des pecheurs.