Environ les mois d'Avril & May les pluyes furent tres-grandes & presque continuelles au païs de nos Hurons (au contraire de la France qui fut fort seiche cette année là) de sorte que les Sauvages estoient dans de grandes appréhensions que tous les bleds des champs deussent perir, & dans cette affliction qui leur est fort sensible, ne sçavoient plus à qui avoir recours sinon à nous, car des-ja toutes leurs inventions & superstitions avoient esté inutilement employées, c'est ce qui les fist recourir au vray Dieu qui leur départit misericordieusement les effects de sa divine providence. Ils tindrent donc conseil entre les principaux Capitaines & vieillards, & adviserent à un dernier & salutaire remede, qui n'estoit pas vrayement Sauvage, mais digne de personnes plus illuminées. Ils firent apporter un tonneau de médiocre grandeur, au milieu de la cabane du grand Capitaine ou se tenoit le conseil, & ordonnerent que tous ceux du bourg qui auroient un champ de bled encemencé y apporteroient une escuellée de bled de leur cabane, & ceux qui avoient deux champs en apporteraient deux escuellées,& ainsi des autres, puis l'offreroient & dedieroient à l'un de nous trois, pour l'obliger avec ses deux autres confreres, de prier Dieu pour eux.
Cela faict, ils me manderent par un nommé Grenole de me trouver au conseil, où ils desiroient me communiquer quelque affaire d'importance, aussi pour recevoir un tonneau de bled qu'ils m'avoient dédié.
Avec l'advis de mes confreres je m'y en allay, & m'assis auprés du grand Capitaine, lequel me dit: Mon Nepveu: nous t'avons envoyé quérir, pour t'adviser que si les pluyes ne cessent bientost, nos bleds se pourriront, & toy & tes confreres avec nous, mourrons tous de faim, mais comme vous estes gens de grand esprit, nous avons eu recours & vous & esperons que vous obtiendrez de vostre Pere qui est au Ciel, quelque remede & assistance à la necessité presente, qui nous menace d'une totale ruyne.
Vous nous avez tousjours annoncé qu'il estoit tres-bon, & avoit tout pouvoir au ciel & en la terre si ainsi est qu'il soit tout puissant & puisse ce qu'il veut; il peut donc nous retirer de nos miseres, & nous donner un temps favorable & propice, prie le donc, avec tes autres confrères, de faire cesser les pluyes & le mauvais temps, qui nous conduit infailliblement dans la famine. S'il continue encore quelque temps, & nous ne te serons pas ingrats ny mescognoissans: car voyla des-ja un tonneau de bled que nous t'avions dedié en attendant mieux.
Son discours finy, & ses raisons deduites, je luy remonstray que tout ce que nous leur avions dit & enseigné estoit tres-veritable, mais qu'il estoit à la liberté d'un Pere d'exaucer oa rejetter les prières de son enfant, & que pour chastier, ou faire grâce & misericorde, il estoit toujours la mesme bonté, y ayant autant d'amour au refus qu'à l'octroy, & luy dis, pour exemple: voy la deux de tes petits enfans, Andaracouy & Aroussen, car ainsi s'appelloient ils, quelquefois tu leur accorde ce qu'ils te demandent, & d'autres fois non, que si tu les refuses & les laisse contristez, ce n'est pas pour hayne, que tu leur portes, ny pour mal que tu leur veuille; ains pour ce que tu juge mieux qu'eux que cela ne leur est pas propre, ou que ce chastiment leur est necessaire. Ainsi en use Dieu nostre Pere très sage, envers nous ses petits enfans, & serviteurs.
Ce Capitaine un peu grossier en matière spirituelle, me répliqua, & dit: Mon Nepveu, il n'y a point de comparaison de vous à ces petits enfans, car n'ayans point d'esprit ils font souvent de folles demandes, & moy qui fuis père sage & de beaucoup d'esprit je les exauce ou refuse avec raison. Mais pour vous qui estes grandement sages & ne demandez rien inconsiderement & qui ne soit tres-bon & equitable, vostre Pere qui est au Ciel n'a garde de vous esconduire, que s'il ne vous exauce & que nos bleds viennent à se perdre, nous croyrons que vous n'estes pas véritables, & que vostre Jesus n'est point si bon ny si puissant que vous nous avez annoncé. Je luy repliquay tout ce qui estoit necessaire là dessus, & luy remis en mémoire que des-ja en plusieurs occasions ils avoient experimenté le secours d'un Dieu & d'un Créateur si bon & pitoyable, & qu'il les assisterait encore à cette presente & pressante necessité, & leur donneroit du bled plus que suffisamment, pourveu qu'ils nous voulussent croire & quitassent leurs vices, & que si Dieu les chastioit parfois, c'estoit pour ce qu'ils estoient tousjours vicieux & ne sortoient point de leurs mauvaises habitudes, & que s'ils se corrigeoient, ils luy seroient agréables & les traitteroit aprés sans qu'ils manquassent de rien.
Ce bon homme prenant goust à tout ce que je luy disois, me dit: ô mon Nepveu je veux donc estre enfant de Dieu comme toy, je luy respondis tu n'en es point encore capable, ô mon oncle & il faut encore un peu attendre que tu te sois corrigé, car Dieu ne veut point d'enfant s'il ne renonce aux superstitions & qu'il ne se contente de sa propre femme, sans aller à celles d'autruy, & si tu le fais nous te baptiserons, & aprés ta mort ton ame s'en ira bienheureuse avec luy en Paradis.
Le conseil achevé, le bled d'Inde fut porté en nostre cabane, & m'y en retournay, où j'advertis mes confreres de tout ce qui s'estoit passé, & qu'il falloit serieusement & instamment prier Dieu pour ce pauvre peuple, à ce qu'il daignast les regarder de son oeil de misericorde & leur donnast un temps propre & necessaire à leurs bleds, pour de là les faire admirer ses merveilles. Mais à peine eusmes nous commencé nos petites prieres & esté processionnellement à l'entour de nostre petite cabane (le P. Joseph revestu) en disant les Litanies & autres prières propres, que N. S. tres-bon & misericordieux fist à mesme temps cesser les pluyes, tellement que le Ciel, qui auparavant estoit par tout couvert de nuées obscures qui se deschargeoienr abondamment sur la terre, se fist serain, & toutes ces nuées se ramasserent en un globe au dessus du bourg, qui tout à coup s'alla fondre derrière les bois, sans qu'on en apperceut jamais tomber une seule goutte d'eau. Et ce beau temps dura environ trois sepmaines au grand contentement, estonnement & admiration des Sauvages, qui satisfaicts d'une telle faveur celeste nous en resterent fort affectionnez, avec deliberation de faire passer en conseil, que de là en avant ils nous appelleroient Peres, qui estoit beaucoup gaigné sur leur esprit, & à nous une grande obligation de rendre infinies graces à nostre Seigneur, qui nous avoit exaucé, veu qu'il n'usent jamais de ce mot Pere, qu'envers les vieillards de leur nation, & non envers les estrangers, par une certaine vanité qu'ils ont de tenir, tousjours le dessus.
Quelqu'uns ensuitte nous appelloient Arondiouane, c'est à dire Prophete ou homme qui predit les choses à venir & peut changer les temps, car entr'eux il y a de certains Sorciers, Medecins ou Magiciens, qui ont accez au diable & qui font estat de prédire les choses futures & de faire tonner ou cesser les orages, & ceux là sont les plus estimez entr'eux, comme entre nous les plus grands Saincts, non qu'ils les estiment Saincts, mais admirables & sçachant les choses à venir. C'est tout ce qu'ils pouvoient dire d'excellent de nous, car pour nous appeller Oxiou Ondaki, qui veut dire demon ou Ange, cela estoit quelque degré au dessous de ceste premiere qualité.
Bref les Sauvages nous eurent une telle créance & avoient tant d'opinions de nous depuis ceste faveur celeste, que cela nous estoit à peine, pour ce qu'ils en inferoient & s'imaginoient que Dieu ne nous esconduiroit jamais d'aucune chose que luy demandassions, & que nous pouvions tourner le Ciel & la terre à nostre volonté (par maniere de dire) c'est pourquoy il leur en falloit faire rabatre de beaucoup & les adviser que Dieu ne faict pas tousjours miracle, & que nous n'estions pas digne d'estre tousjours exaucez mais souvent corrigez.