Je vous exhorte aussi à la paix & à l'amour maternel & filial, que vous devez respectivernent les uns aux autres, car en cela vous accomplirez la Loy de Dieu fondée en charité, cette vie est de peu de durée, & celle à venir est pour l'éternité, je suis prest à l'aller devant mon Dieu, qui est mon juge, auquel il faut que je rende compte de toute ma vie passée, priez le pour moy, afin que je puisse trouver grace devant sa face, & que je sois un jour du nombre de ses esleus; puis levant sa main il leur donna à tous sa benediction, & rendit son ame entre les bras de son Créateur, le 25 jour de Janvier 1617, jour de la Conversion fainct Paul, & fut enterré au Cimetière de nostre Convent au pied de la grand Croix, comme il avoit demandé estant chez nous, deux ou trois jours avant que tomber malade, comme si Dieu luy eut donné quelque sentiment de sa mort prochaine.


Histoire de la conversion & baptesme de Mecabau Montagnais, avec l'exhortation qu'il fit à sa femme & à ses enfans avant sa mort.

CHAPITRE XXXVII

VErs la my Mars de l'an 1618: Les Sauvages qui avoient hiverné és environs de l'habitation, commencerent à s'approcher d'icelle à cause des neiges qui se fondoient, comme les rivieres, les glaces qui se détachoient par tout des bords, qui rendoient la navigation perilleuse, c'est ce qui les fit passer, & advancer peur de plus grandes incommoditez. Le sauvage Mecabau, autrement appellé pat les François Martin, que j'ay autrefois fort cogneu comme bon amy, & pour ses petites reverances qu'il vouloit faire à la Françoise, se cabana assez proche de nostre Convent, d'où il venoit souvent visiter nos Religieux & les RR. PP. Jesuites qui estoient fort ayse de sa compagnie, car par le moyen de son entretien on apprenoit tousjours quelque chose de la langue. Or il advint que le R.P. Masse Jesuite (encor nouveau dans la langue,) luy voulans dire quelque chose en Montagnais, luy dit tout autrement de sa pensée, certains mots qui signifioient, donne moy ton ame, aussi bien mourras tu bien-tost: ce qui estonna fort le Sauvage, qui luy repartit, comment le sçay-tu, ce que n'entendant pas le Pere Masse il continua sa première pointe, qui fascha à la fin aucunement le Sauvage & le porta à luy dire leur diction ordinaire, tu n'as point d'esprit, puis feignit s'en aller mescontant, ce qu'apercevant le R.P. Masse, changea de discours & luy fist present d'une escuellée de poix, qu'il accepta volontiers & l'emporta à sa cabane, d'où il revint à nostre Convent, pendant que ses enfans les firent cuire dans un chaudron sur le feu.

Estant chez nous il s'adressa au P. Joseph & luy conta le pourparler qu'il avoit eu avec le R. P. Masse, luy disant, mon fils (car ainsi appelloit il le Pere Joseph,) je viens de voir le P. Masse, je croy qu'il est plus vieux que moy & si n'a point d'esprit, car il m'a demandé par plusieurs fois mon ame, & me pronostique que je mourray bien-tost, & me semble neantmoins que je mange encore bien, & que j'ay de fort bonnes jambes, & d'où viendroit donc que je mourusse si-tost, sinon que luy mesme me voulut faire mourir. Le Pere Joseph luy dit, tu monstre bien toy mesme que tu as bien peu d'esprit d'avoir si mauvaise opinion de personnes qui te cherissent egalement comme nous, tu dis vray, dit-il, car il m'à donné une escuellée de poix que j'ay donnée à cuire à ma cabane pour mes enfans & pour moy, & ayant sçeu du Père Joseph, que le Pere Masse ne l'avoit interrogé que pour s'instruire de la langue, qu'il n'entendoit pas encore, il s'en retourna à sa cabane pour manger de ses poix, qu'il trouva amers comme aloës, & n'y pû apporter remède.

Or pour ce que le mal heur de l'histoire ou plustost bon heur, puis qu'elle luy causa son salut, vint de la salleté dont ils usent à l'aprest de leurs viandes; il faut que je vous die qu'ils ne nettoyent rien de ce qu'ils mettent au pot, s'ils ont un gros poisson ou un morceau de viande à couper ils mettent gentiment le pied dessus, & le coupent pour la chaudière, sans rien laver fut il fort salle, moisi où pourry, comme j'ay dit ailleurs. Ils en firent de mesme des poix du Pere Masse, tords au possible, d'alun, de noix de galle & de couperose, qui par mesgard s'estoient meslez parmy d'une composition d'ancre, mais qui rendirent les poix si extremement noirs & mauvais, qu'il fut impossible d'en pouvoir manger, ny le pere ny les enfans, ny mesme les chiens, dont un mourut pour en avoir mangé d'un reste que le pere avoit jetté en terre, & luy mesme en fut extremement malade, pour y avoir gousté, & ses enfans encor plus, de quoy il s'alla plaindre au Père Joseph, luy disant: mon fils, il est vray que le Pere Masse n'a point d'esprit de m'avoir voulu faire mourir, il m'a demandé mon ame, c'est à dire qu'il desiroit que je mourusse, dont je m'estonne d'autant plus que je ne luy ay jamais faict de desplaisir. Il m'a donné des poix qui ne valent rien & nous ont rendus, moy & mes enfans jusques à l'extremité, j'y ay mis de la viande, pour en oster le mauvais goust, & ils n'en ont pas esté meilleurs, j'ay tout jetté aux chiens dont l'un en est des-ja mort & ne sçay que deviendront les autres, voy donc mon fils le mal que l'on nous veut, & y apporte du remede.

Le Pere Joseph bien estonné du discours de ce barbare; tascha de le consoler au mieux qu'il peut, & partit en mesme temps pour aller trouver le Pere Masse, auquel il conta l'effect des poix, qui fut bien esbahy ce fut le bon Pere, car il croyoit avoir faict une oeuvre de grande charité en faisant ce present, mais ayant mené le Pere Joseph au baril où il les avoit pris, il s'y trouva tant de drogues, que l'on ne douta plus de la malignité des poix & fut contrainct d'advouer, que le mal en venoit de là, mais pour ce qui estoit d'avoir demandé l'ame de ce pauvre homme, c'est à dire sa mort, le bon Pere asseura, comme il est tres-certain, qu'il ne pensoit pas luy tenir ce langage là & que cela luy devoit estre pardonné, comme n'estant pas encor assez instruict en leur langue. Je peux souvent manquer & dire une chose pour une autre en ces commencemens, dit-il au Pere Joseph, & partant, je vous supplie d'appaiser ce barbare & considerer que ce que je me hazarde de leur parler n'est que pour les instruire en m'apprenant tousjours ce qui ne se peut faire sans faute.

Le Pere Joseph ayant sçeu comme la chose s'estoit passée, retourna à son Sauvage, lequel il pria de croire que le tout s'estoit faict sans dessein de l'offencer, & qu'au contraire le Pere Masse l'aymoit tendrement comme son frere, & bien marry de ce mal heureux accidens qu'il eut voulu rachepter pour beaucoup, s'il eut esté à son pouvoir, mais que la faute estant faicte il la devoit pardonner quand bien il y auroit eu de la négligence du Pere à nettoyer ces poix. Le barbare luy repartit que c'estoient toutes excuses & qu'il l'avoit voulu asseurement faire mourir, & pour chose qu'on luy pû dire du contraire ou de luy pû jamais oster cela de l'esprit, & coëffé de ceste mauvaise opinion, il partit pour les Montagnais, vers les quartiers du cap de tourmente, où à peine fut il arrivé qu'il tomba griefvement malade, ce qui le contraignit d'avoir recours aux François, qui se trouverent là pour en recevoir quelque soulagement ou remede à son mal, mais pour soin qu'on en prit on ne le pû guerir ny remettre en santé. Le sieur Foucher qui estoit là Capitaine, luy fist donner du vin d'Espagne & de l'eau de vie pour le remettre en force, & voir si ces remedes extraordinaires luy serviroient mieux que d'autres drogues plus ordinaires, mais rien ne le pû soulager, dequoy ces bons François estoient for marris, pour l'avoir tousjours veu fort affectionné à leur endroit.

A la fin ce bon homme, qui conservoit en son coeur le desir d'estre Chrestien depuis un long-temps sans l'avoir absolument declaré le manifesta lors, & dit qu'il vouloit aller retrouver le Pere Joseph pour estre baptizé, & pour ce les pria de luy prester un canot, ce que fist le sieur Foucher aprés l'avoir supplié de demeurer là à cause de sa grande foiblesse, & pour les glaces, qui pourroient offencer son canot des ja fort depery & le perdre en suitte, mais cette priere fut inutile.