Car il avoit une telle apprehension de mourir sans avoir receu le baptesme, que la mesme apprehension estoit capable de l'envoyer au tombeau, si on ne lui eut donné contentement. Il s'embarqua donc avec ses deux fils, l'un aagé de 17 à 18 ans, & l'autre de 12 à 13, & arriverent tout d'une Marée proche de Kebec, en un endroit où la riviere portoit, & là ils deschargerent leur pere sur la glace, puis ayans caché leur canot dans les bois; l'un deux vint en nostre Convent advertir que leur père se mouroit, & supplioit le Pere Joseph de l'aller baptizer auparavant, d'autant qu'il le desiroit à toute instance. Ce qu'entendant le Pere Joseph plein de zele, prist un peu de vin pour le malade, & s'en alla promptement au devant de luy qu'il trouva en devoir de se faire trainer vers nostre Convent par l'un de ses fils. Sitost qu'il apperceut le P. Joseph, il luy cria de loin, mon fils je te viens voir pour estre baptisé, car je croy que je m'en vay mourir, tu m'as tousjours promis que tu me baptizerois si je tombois malade, et tu vois l'estat auquel je suis à present comme d'un homme qui n'a presque plus de vie.

Le Pere Joseph attendry des paroles de ce pauvre vieillard, lui dit: Mon Pere je suis marry de ta maladie, & me resjouy fort de ton bon desir, sçache que je ferai pour toy tout ce qu'il me sera possible, & te nourrirai comme l'un de mes freres; mais pour ce qui est du sainct Baptesme, comme la chose est en soi de grande importance il faut aussi y apporter une grande disposition, & me promettre qu'au cas que Dieu te rende la santé, que tu ne retourneras plus à ton ancienne vie passée, & te feras plus amplement instruire pour vivre à l'advenir en homme de bien, & bon Chrestien, ce qu'il promit.

Alors ledit Pere faisant office de charité & d'hospitalité, le prist par la main, & l'ayda à conduire en nostre Convent, où on lui disposa un grabat dans l'une des chambres, plus commode & y fut traicté & pensé par nos Religieux au mieux qu'il leur fut possible, pendant cinq jours que la fievre continue luy dura avec des convulsion fort estranges. Le Chirurgien des François le vint voir, & luy fist aussi tout ce qu'il pû, mais comme ces gens là ne se gouvernent pas à nostre mode, l'on avoit beaucoup de peine autour de luy, & s'il vouloit qu'il y eut tousjours quelque Religieux peur de mourir sans le Baptesme qu'on differoit luy donner pretextant l'apparence d'une prochaine guerison, qui trompa nos frères.

J'ay admiré la ferveur & devotion de ce bonhomme pendant sa maladie, car de nos Religieux m'ont asseuré qu'il proferoit tous les jours plus de cent fois les saincts noms de Jesus Maria, & demandoit continuellement d'estre enrollé soubs l'estendart des enfans de Dieu jusques à un certain jour qu'il dit au P. Joseph, Mon fils je pense que tu me veux laisser mourir sans Baptesme, & as oublié la promesse que tu m'avois faicte de me baptizer quand j'y serois disposé, quelle plus grande disposition desire-tu de moy, que de faire tout ce que tu veux, & croire tout ce que tu crois, dans laquelle croyance je veux vivre & mourir. Mon mal se rangrege prend garde à moy, & que par ta faute je ne sois privé du Paradis, pour ce que tes remises me mettent dans un hazard de perdition.

Là dessus le Père luy dit qu'asseurement il le baptizeroit avant mourir, & qu'il n'eust point de crainte, & que ce qui l'avoit obligé à ces remises estoit outre l'esperance de sa guerison, qu'il vint avec le temps à retourner à ses superstitions, & oublier le devoir de Chrestien, comme il est facile à ceux qui ne seroient pas deuëment instruicts vivans parmy vous autres. A quoy le Sauvage repartit, Mon fils, il est vray qu'il est bien difficile de pouvoir vivre parmy nous en bon Chrestien, veu que les François mesme qui y viennent hyverner ny vivent point comme vous, mais sçache que tu ne seras pas en peine de m'y voir plus, car je me meurs & n'en peu plus, une chose ay je encore à te prier de me faire enterrer dans ton cimetiere auprés de Monsieur Hebert, car je ne veux pas estre mis avec ceux de ma Nation, quoy que je les ayme bien, mais estant baptizé il me semble que je dois estre mis avec ceux qui le sont, mes enfans n'en seront point faschés, d'autant que je leur diray en leur faisant sçavoir ma derniere volonté, de laquelle je croy qu'ils feront estat.

Le Pere le voyant perseverer dans une si ferme resolution de son salut, luy accorda sa demande, & le baptisa pendant une convulsion qui luy arriva tost après, laquelle fut telle qu'il eut opinion qu'elle l'emporteroit: Neantmoins il revint à soy, & ayant demandé le Baptesme, il luy fut dit qu'il venoit d'estre baptizé, ce que tous luy tesmoignerent, & mesme l'un de ses enfans qui estoit là present, dequoy il se monstra tres-satisfaict par ces paroles, disant, Jesus Maria, je suis bien content, & ne me soucie plus de mourir puis que je suis Chrestien, & puis disoit par fois Jesus prend moy à present, ce qui donnoit de la devotion aux plus indevots mesmes qui admiroient ces paroles.

Peu de temps après arriverent trois Sauvages, Napagabiscou son gendre, un de leur Médecin, avec un autre de leurs amis. Sitost qu'ils furent entrez le Médecin demanda au malade combien de jours il y avoit qu'il estoit dans ces langueurs, l'autre luy respondit quatre, puis le Medecin le prenant par la main la regarda, & die qu'il cognoissoit par icelle qu'un homme luy avoit donné le coup de la morts mais que s'il vouloit permettre qu'il le chantast, qu'il le rendroit bien tost guery, ce que le malade ne voulut permettre disant qu'estant à present baptizé cela ne se devoit plus faire, ce que luy confirma, Napagabiscou son gendre aussi Chrestien, & le loua de s'estre fait baptizer, & de ne souffrir plus ces importuns chanteurs qui ne clabaudent que pour leurs interests.

Neantmoins le malade fut porté de curiosité de sçavoir du Médecin comment il cognoissoit qu'un homme le faisoit mourir, confessant qu'on luy avoit donné à manger quelque chose qui ne valoit rien, nottez sans nommer le P. Masse, car nos Religieux luy avoient deffendu, le Medecin dit qu'il le voyoit fort bien en sa main. On luy demande de quelle Nation estoit celuy qui avoit donné le mal: il repart des Etechemins (qui est une Nation du costé du Sud de l'habitation & assez esloigné dans les terres.) On l'interroge comment cela s'estoit pu faire, puis qu'il y avoit plus de deux ans qu'on n'en avoit veu aucun en ces quartiers. Il dit qu'il estoit venu la nuict, & qu'ayanr trouvé Mecabau endormy qu'il luy avoit mis une pierre dans le corps, laquelle luy causoit ce mal, & le feroit mourir si on ne luy ostoit à force de souffler. Cela appresta un peu à rire à nos Religieux, qui luy dirent qu'il estoit un manifeste trompeur & ne sçavoit ce qu'il vouloit dire.

Mais comme il vit qu'on donnoit à manger à ce malade, il changea de notte, & dit à nostre Frere Gervais qui en estoit l'infirmier, ne vois-tu pas bien que tu n'as point d'esprit de donner à manger à cet homme qui n'a point d'appetit, & que quand on est malade on ne sçauroit manger, & qu'il faut attendre que l'on soit guery & en appetit, je ne sçay si ce Médecin avoit appris les maximes des Egytiens & des ltaliens, qui donnent aux malades, le pain & les viandes à l'once, mais il estoit un peu bien rigide, ce qui me faict derechef deplorer la misere de leurs pauvres malades, qui meurent souvent faute d'un peu de douceurs pour les remettre en appétit.

J'ay dit en quelque endroit que la vengeance & le soupçon en cas de maladie est fort naturelle, & attachée de pere en fils à nos Sauvages. Mecabau qui ne pouvoit oublier ses poix en conta l'histoire (à nostre insceu) au Médecin, & à son compagnon, qui en furent fort scandalisez, & sortirent de nostre Convent tout en cholere pour l'aller dire à leurs femmes, lesquelles en conceurent une telle aversion contre les RR. PP. Jesuites, qu'elles dépescherent en mesme temps un canot à Tadoussac, & un autre aux trois rivieres pour en donner advis à tous ceux de leur Nation, qu'elles conjurerent de se donner de garde puis que desja ils avoient faict mourir, le pauvre Mecabau. Qui fut bien estonné, ce furent nos pauvres Religieux, qui eurent aussi tost advis de ce mauvais trafic. Ils en tancerent fort ce nouveau baptizé, & le reprirent de n'avoir encore quitté cette mauvaise opinion, comme ils l'en avoient desja par plusieurs fois prié. Que faut-il donc que je fasse, leur dit-il, est il pas vray qu'ils m'ont donné des poix qui ne valoient rien, dont je suis malade & prest à mourir pour en avoir mangé. On luy dit que sa maladie ne venoit pas de là, & que c'estoit pour avoir trop travaillé & estre trop vieux. Il est vray, dit il, que je suis bien vieux, & que je ne puis pas toujours vivre, mais qu'est-il donc question de faire pour vous contenter, il faut dit le Pere Joseph que tu efface de ton esprit toutes les mauvaises pensées que tu as contre les Peres Jesuites, & que tu renvoye querir ces deux de ta Nation, à qui tu les as dites pour leur tesmoigner du contraire, ce qu'il promit, mais avec bien de la peine, car il ne vouloit pas se desdire.