Frere Garcia de Padilla, fut creé le premier Evesque de l'Isle S. Dominique, autrement Espagnole. Et l'an 1510, fut basti un Convent à Goa fameuse ville & capitale du Levant, qui servit après comme de Séminaire, d'où l'on tirait les Religieux pour envoyer par les Royaumes de Cananori, de Cochin, Coilani, les autres alloient avec l'armée, preschoient servoient aux hospitaux, & s'occupoient aux oeuvres de charité; à enseigner & catechiser les enfans: jusques à ce que l'an 1542, ils resignerent le College au P. François Xavier, afin d'avoir moins d'embarras à prescher l'Evangile, dequoy faict foy la premiere vie de sainct François Xavier, imprimée in 8, & composée par Horace Turselin de la mesme compagnie, quoy que la derniere ait oublié ceste particuliere beneficence, ce qui a faict dire à Gonzague, tout le travail & la peine qu'il y a eu en l'Inde Orientale durant 40 ans continuels, soit à guerir les malades, soit à convertir les infidels, soit à instruire les Catechumenes, soit à administrer les Sacremens, ou bien enfin à exercer les autres oeuvres de charité, toute ceste fatigue estoit chargée sur le dos des Religieux de sainct François.


De la pesche du grand poisson & des ceremonies qu'ils y observent. Des Predicateurs des poissons, & de la grandeur de la mer douce.

CHAPITRE XXXX.

QUand je viens à considerer la vie, les moeurs & les diverses actions de ceux qui ne vous cognoissent point (ô mon Dieu) je ne sçay qu'en penser sinon que c'est un continuel aveuglement & un abisme de folie. Desireux de voir les ceremonies & façons ridicules que nos Hurons observent à la pesche du grand poisson, je partis du bourg de S. Joseph, avec le Capitaine Auoindaon, au mois d'Octobre, & nous embarquames sur la mer douce, moy cinquiesme dans un petit canot, puis aprés avoir long-temps navigé & advancé dans la mer par la route du Nord, nous nous arrestames & primes terre dans une Isle commode pour la pesche, où des ja s'estoient cabanez plusieurs Hurons, qui n'attendoient rien moins que nous.

Dés le soir de nostre arrivée, l'on fist un festin de deux grands poissons, qui nous avoient esté donnez par un des amis d'Auoindaon, en passant devant son Isle où il peschoit: car la coustume est entr'eux, que les amis se visitans les uns les autres au temps de la pesche, de se faire des presens mutuels de quelques poissons. Nostre cabane estant dressée à l'Algoumequine, chacun y choisit sa place selon l'ordre ordonné, aux quatre coins estoient les quatre principaux,& les autres en suitte, arrangez les uns joignans les autres assez pressez. On m'avoit donné un des coins dés le commencement comme à un chef, mais au mois de Novembre qu'il commença à faire un peu de froid, comme il faict ordinairement és contrées du Nord, je me mis plus au milieu, & ceday mon coin à un autre, pour pouvoir participer à la chaleur des deux feux, que nous avions dans la cabane.

Tous les soirs on portoit les rets environ un quart ou demie lieuë au plus, avant dans la mer, & puis le matin venu, dés la pointe du jour on les alloit lever souvent garnis de tres-bons gros poissons, comme assihendos, truites, esturgeons, & autres qu'ils esventroient comme l'on faict aux molues, puis les estendoient sur des ratteliers de perches dressez exprés, pour les faire seicher au Soleil, où en temps incommode & de pluyes, les faisoient boucaner à la fumée sur des clayes, ou au dessus des perches de la cabane, puis serroient le tout dans des tonneaux, de peur des chiens & des souris & non des chats, car ils n'en ont point, & ceste provision leur sert pour festiner, & pour donner goust à leur potage, pricipallement en temps d'Hyver qu'ils tiennent fort la maison, & manquent de douceurs.

Quelquefois ils reservoient des plus grands & gras assihendos, lesquels ils faisoient fort bouillir en de grandes chaudieres pour en tirrer l'huyle, laquelle ils amassoient fort curieusement avec une cueillier par dessus le bouillon, & la serroient en des bouteilles d'escorce d'un certain fruict ressemblant à nos calbasses, qui leur viennent d'un païs fort esloigné à ce qu'ils me disent: cet huyle est aussi douce & aggreable que beure fraiz, aussi est-elle tirée d'un tres-bon poisson, incogneu aux Canadiens & encore plus icy.

Quand la pesche est bonne, & qu'il y a nombre de Sauvages cabanez en un lieu, on n'y voit que festins & banquets, reciproques, qu'ils se font les uns aux autres, & s'y resjouissent de fort bonne grace, sans aucune dissolution ny action qui sent de la legereté ou sottize. Ceux qui se font dans les bourgs & villages sont passablement bons; mais ceux qui se font à la pesche & à la chasse sont les meilleurs de tous, quand l'heure en donne, car ils n'y espargnent rien. Comme à une personne de laquelle ils faisoient estat, ils avoient accoustumé de me donner à tous les repas, le ventre de quelque grand assihendos, parce qu'il est fort plein de graisse & tres-excellent, mais comme je n'ay jamais esté beaucoup amateur de la graisse qui est le sucre des Sauvages, je le changeois volontiers contre un morceau plus maigre, & eux se consoloient du mien. Neantmoins tout bien considéré le plus asseuré est suivant le conseil de S. Bonnaventure, mange simplement ce que l'on te donne & ne point faire choix des viandes, sous pretexte mesme de rendre du pire.

Ils prennent sur tout garde de ne jetter aucune arreste de poisson dans le feu, & y en ayant jetté, ils m'en tancèrent & les en retirerent fort promptement, disans que je ne faisois pas bien, & que je serois en fin cause qu'ils n'en pourroient plus prendre, pour ce (disent ils,) qu'il y avoit de certains esprits, ou l'esprit des rets ou des poissons mesmes, desquels on brusloit les os, qui advertiroient les autres poissons de ne se pas laisser prendre, puis qu'on les traictoit de la sorte & sans aucun respect.