Les Canadiens & Montagnais ont aussi ceste coustume de tuer tous les eslans qu'ils peuvent, attraper à la chasse, croyans que ceux qui eschappent vont advertir les autres de se cacher au loin peur de leurs ennemis, & ainsi en laissent ils par fois gaster sur la terre, quand ils en ont des-ja suffisamment pour leur provision, qui leur seroient bon besoin en autre temps, pour les grandes disettes qu'ils souffrent souvent, particulierement quand les neiges sont basses, auquel temps ils ne peuvent que tres-difficilement attraper la beste, & encore en danger d'en estre offencé, mais le plus grand mal que cause ceste superstition est, qu'ils ruinent la chasse du poil, de l'eslan & du cerf, comme nos Hurons ont faict celle du castor en leur païs, qu'il ne s'en trouve plus aucun, & par ceste destruction, ils s'enjoignent souvent des jeusnes plus rigoureux que ceux de l'Eglise, & des plus austeres Religieux des Cloistres. Un jour, comme je pensois brusler au feu le poil d'un escurieux mort, qui m'avoit esté donné, ils ne le voulurent point permettre, & me l'envoyerent brusler dehors, à cause des rets, qui estoient pour lors dans la cabane, disans: qu'elles le diroient aux poissons, je leur dis que les rets ne voyoient goute & n'avoient aucun sentiment, ils me respondirent que si, & qu'elles entendoient & mangeoient: donne leur donc de la sagamité, leur dis je, quelqu'uns me repliquerent, ce sont les poissons qui leur donnent à manger & non point nous.
Je tançay une fois les enfans de la cabane, pour quelques mauvais & impertinens discours qu'ils tenoient, il arriva que le lendemain ils prindrent fort peu de poisson, ils l'attribuerent à cette reprimende, qui avoit esté rapportée par les rets aux poissons, & en murmurerent, disans, que si mes prieres leur obtenoient par fois du poisson, que j'avois esté cause à ce coup qu'ils n'avoient rien pris, & pour chose que je leur pû dire du contraire, ils resterent dans leur croyance premiere, que tancer leurs enfans du mal, estoit empescher leur pesche.
Un soir que nous discourions des animaux du pays, voulans leur faire entendre que nous avions par toutes les Provinces de l'Europe, des lapins & levraux, qu'ils appellent Quieutonmalisia, je leur en fis voir la figure par le moyen mes doigts en la clarté du feu, qui en faisoit donner l'ombrage contre la cabane, par hazard on prit le lendemain matin du poisson beaucoup plus qu'à l'ordinaire, ils creurent que ces figures en avoient esté la cause, & me prièrent de prendre courage & d'en faire tous les soirs de mesme & de leur apprendre ce que je ne voulu point faire, pour n'estre cause de cette superstition & pour n'adherer à leur folie & simplicité, digne de compassion.
En chacune des cabanes de la pesche, il y a un Prédicateur de poisson, qui a accoustumé de les prescher, s'ils sont habilles gens ils sont fort recherchez, pour ce qu'ils croyent que les exhortations d'un habile homme, ont un grand pouvoir d'attirer les poissons dans leurs rets, comme eux l'éloquence d'un grand Ciceron à sa volonté. Celuy que nous avions s'estimoit un des plus ravissans, aussi le faisoit il beau voir demener & des mains & de la langue quand il preschoit, comme il faisoit tous les soirs, aprés avoir imposé le silence & faict ranger un chacun en sa place, couché de son long, le ventre en haut comme luy.
Son thème estoit; que les Hurons ne bruslent point les os des poissons & qu'on ne leur faict aucun mauvais traitement, puis en suitte avec des affections nompareilles exhortoit les poissons, les conjuroit, les invitoit & les supplioit de venir, de se laisser prendre & d'avoir bon courage, & de ne rien craindre, puis que c'estoit pour servir à de leurs amis, qui ne bruslent point leurs os. Il en fist aussi un particulier à mon intention par le commandement du Capitaine, lequel me disoit aprés, hé, mon nepveu, voyla-il pas qui est bien? ouy, mon oncle, à ce que tu dis, luy respondis je, mais toy & tous vous autres Hurons avez bien peu de jugement, de penser que les poissons entendent, & ont l'intelligence de vos sermons & de vos discours, il croyoit que si neantmoins, & ne pouvoit estre persuadé du contraire.
Pour avoir bonne pesche ils bruslent aussi du petun, en prononçans de certains mots que je n'entends pas. Ils en jettent aussi à mesme intention dans l'eau, à des certains esprits qu'ils croyent y presider, ou plustost à l'ame de l'eau, car ils croyent que toute chose materielle & insensible, a une ame qui entend & comprend, la prient à leur manière accoustumée d'avoir bon courage, & de faire qu'ils prennent bien du poisson, & fassent une pesche qui leur soit profitable & advantageuse. Voilà où aboutissent toutes leurs prières, ou pour leur ventre, ou pour leur santé, on pour la ruyne de leurs ennemis, & n'en font point d'autres à quelque esprit que ce soit, sinon pour les voyages & la traicte, car de rendre graces à Dieu, ou de luy demander pardon, avec promesse de mieux faire, il ne s'en parle point, non plus que des autres choses qui regardent le salut, si on ne leur en discourt.
Les simplicités que je vous ay descrites, tesmoignent assez que nos Sauvages n'ont pas l'esprit cultivé, & qu'ils vivent dans une grande ignorance, mais si nous considerons de près, nous trouverons en France des personnes aussi mal polyes qu'eux & presque en pareille ignorance, & si j'oze dire plus ignorances, j'ay veu des François aux Hurons, enseigner aux Sauvages des folies & des inepties si grandes, que les Sauvages mesmes s'en gaussoient avec raison, & comment n'eussent ils estalé leur marchandises & leurs folles opinions devant un peuple sans science; puis qu'à nous mesmes ils nous en proposoient de si ridicules qu'elles ne seroient pas pardonnables à des enfans, & cependant c'estoient personnes de plus de trente cinq à quarante ans d'aage, fort incapables d'estre envoyez parmy un peuple, que l'on doit reduire & amener à Dieu par science & bonne vie.
Nous trouvasmes dans le ventre de plusieurs grands poissons, des ains faicts d'un morceau de bois accommodé avec un os, qui servoit de crochet & lié fort proprement avec de leur chanvre, mais la corde trop foible pour tirer à bord de si gros poissons, avoit faict perdre & la peine & les ains de ceux qui les avoient jettez en mer, car véritablement il y a dans cette mer douce des esturgeons, assihendos, truittes & brochets, si monstreusement grands qu'il ne s'en voit point ailleurs de plus gros, non plus que de plusieurs autres especes de poissons qu'on y pesche & qui nous sont îcy incognus.
Cette mer douce de laquelle tant de personnes sont desireuses de sçavoir, est un grandissime lac qu'on estime avoir prés de trois cens lieuës de longueur de l'Orient à l'Occident, & environ cinquante de large, fort profond, car pour le sçavoir par experience nous jettames la sonde vers nostre bourgade assez proche du bord en un cul de sac, & trouvasmes quarante huict brassées d'eau, mais il n'est pas d'une égale profondeur par tout, car il l'est plus en quelque lieu & moins de beaucoup en d'autres.
Il y a nombre infiny d'Isles, ausquelles les Sauvages cabanent quant ils vont à la pesche ou en Voyage aux autres nations qui bordent ceste mer douce. La coste du midy est beaucoup plus aggreable que celle du nort, où il y a quantité de rochers en partie couverts de bois, fougeres, bluets & fraizes, l'on tient que la chasse de la plume y est bonne, & à quelqu'uns celle du poil, & qu'il y a force caribous & autres animaux rares & de prix, mais ils sont difficiles à prendre. Le truchement Bruslé avec quelques Sauvages, nous ont asseuré qu'au de-là de la mer douce, il y a un autre grandissime lac, qui se descharge dans icelle par une cheute d'eau que l'on a surnommé le saut de Gaston, ayant prés de deux lieuës de large, lequel lac avec la mer douce contiennent environ trente journées de canaux selon le rapport des Sauvages & du truchement quatre cens lieuës de longueur.