Lors qu'il faisoit un grand vent, nos Sauvages ne portoient point leurs rets en l'eau parce qu'elle s'eslevoit alors comme la grand mer, & en temps d'un vent mediocre, ils y estoient encore tellement agités, que c'estoit assez pour me faire louer Dieu qu'ils ne perissoient point là dedans, & sortoient avec de si petits canots du milieu de tant de flots que je contemplois à dessein du haut de quelque rocher, où je me retirois seul tous les jours, ou dans l'espaisseur de la forest, pour dire mon office & faire mes prieres en paix.

Ceste Isle estoit assez abondante en gibier, outardes, canars & autres oyseaux de rivieres, pour des escurieux il y en avoit telle quantité, de suisses & autres commun, qu'ils endommageoient fort la secherie du poisson, à laquelle ils estoient continuellement attachez, bien qu'on taschast de les en dechasser par la voix, le bruit des mains & à coup de pierres qu'ils craignoient peu, & estans saouls ils ne faisoient que jouer & courir les uns aprés les autres soirs & matin. Il y avoit aussi des perdrix grises l'une desquelles m'approcha un jour de fort prés en un coin dans le bois, où je disois mon office, & m'ayant regardé en face, s'en retourna à petit pas comme elle estoit venue faisant la roue comme un petit coq-d'inde, & tournant continuellement la teste en arriere regardoit & contemploit doucement sans crainte, aussi ne voulu je point l'effaroucher ny mettre la main dessus, comme je pouvois faire, & la laissay aller.

Un mois & plus s'estant escoulé, on commença de penser de nostre retour, comme le grand poisson du sien, car il change de contrée suivant les Lunes & les saisons comme les molues en la mer: Mais comme il fut question de partir, le Lac s'enfla si fort qu'il fit perdre aux Sauvages l'esperance d'ozer s'embarquer ce jour là, craignant le danger eminent de quelque naufrage par la tourmente qui s'alloit renforçant. Cependant je demeurois seul dans nostre cabane, lors qu'à l'issue de leur conseils ils me vinrent trouver pour avoir mon advis, & sçavoir ce qu'il estoit question de faire, car sous pretexte que je leur parlois souvent de la toute bonté & puissance de nostre Seigneur, il leur estoit advis que j'avois quelque crédit envers sa divine Majesté, & que rien ne m'estoit impossible non plus qu'incognu, c'est ce qui me donnoit bien de la peine, & plus que n'eust pas faict une autre opinion de moy, car au trop il y a tousjours du danger. Il me fallut à la fin aller voir la mer pour les contenter, autrement je n'eusse point eu paix avec eux, puis que tous s'estoient resolus à ce que j'ordonnerais, comme si j'eusse eu quelque experience de la marine, ou que Dieu m'eust donné asseurance des choses à venir: je l'avois desja veuë dans ses choleres, depuis un quart d'heure, & sçavois, qu'il y alloit d'un grand hazard de s'y embarquer, neantmoins pour les contenter, il me fallut derechef sortir dehors, & la considerer dans ces furies plus d'une fois.

L'ayant bien considerée, & les eminents perils qu'on pouvoit à bon droit apprehender, je priay Dieu qu'il me donnast lumiere pour donner bon conseil, & n'estre cause de refroidir en ces pauvres gens, par mon peu de foy, la confiance qu'ils commençoient d'avoir de sa divine Majesté: Mais ou par presomption, ou par le juste vouloir de Dieu qui fait parler les muets, ou par une foy double que nostre Seigneur me donna lors. Je leur dis qu'ils devoient partir, & que dans peu la mer calmeroit à leur contentement, ce qu'ils crurent tellement, que ma voix se porta dés aussi tost par toutes les cabanes de l'Isle qui les fist si bien diligenter pour l'esperance de la bonace prochaine, qu'ils nous devancerent tous, & fusmes les derniers à desmarer, non par paresse ou crainte, mais par trop d'affaires & d'embaras.

Si tost que la flotte fut en mer, ô merveille du tout-puissant, les vents cesserent, & les ondes s'acoiserent calmes & immobiles comme un plancher, jusques au port de S. Joseph, où je rendis graces à Dieu, tandis que mes Sauvages disoient, ho, ho, ho, onniané, admirant ses merveilles.

Il estoit nuict fermée avant que nous y pusmes prendre terre, & puis mes gens estoient tellement embarassés de leurs poissons & fillets, qu'ils furent contraints de cabanner là jusques au lendemain matin qu'ils se rendirent au bourg; mais pour moy qui n'avois rien qui me pût empescher d'aller que deux petits poissons qu'ils m'avoient donné, je partis de là & m'en allay seul travers les champs & la forest en nostre cabane, qui en estoit à une bonne demie lieuë esloignée, j'eu bien de la peine de la trouver à cause de la nuict, & m'esgarois souvent, mais la voix de quelques petits Sauvages, qui chantoient là és environs me radressoit, autrement j'estois pour me voir coucher dehors, & me repentir de m'estre mis en chemin.

Ce qui m'avoit le plus pressé de partir seul à heure indue, estoit le doute de la santé du Père Nicolas, que les Sauvages m'avoient voulu faire mort, mais je le trouvay en tres-bonne santé, Dieu mercy, de quoy je fus fort joyeux, & eux au reciproque furent fort ayses de mon retour, & de ma bonne disposition, & me firent festin de trois petites citrouilles cuittes sous la cendre chaude, & d'une bonne sagamité de maiz, que je mangeay d'un grand appetit; pour n'avoir pris de toute la journée, qu'un bien peu de bouillon de bled d'Inde, fort clair, le matin avant partir.


De la santé & maladies des Sauvages. De leurs Medecins & Apoticaires, & de quelques racines de grandes vertus.

CHAPITRE XXXXI.