Lescot dit que les Montagnais & Canadiens ont un arbre appelle Annedda d'une admirable vertu, contre toutes sortes de maladies corporelles, intérieures, & exterieures, duquel ils pilent l'escorce & les feuilles qu'ils font bouillir en de l'eaue, laquelle ils boivent de deux jours l'un, & mettent le marc sur les parties enflées & malades, & s'en trouvent bien-tost guéris, principalement d'un mal de terre qui a fort couru.
J'ay veu de nos Hurons lesquels pour se rendre plus souples à la course, se découpent le gras des jambes, en chausses de Suisses, avec des pierres tranchantes, & les parties enflées pour les purger des mauvaises humeurs, qu'ils sapoudroient de je ne sçay quelle poudre, aprés que L'oki avoit craché dessus. Je ne veux pas dire qu'il soient grands Chirurgiens, car je me tromperois, mais encores ne sont ils point tant impertinens qu'on pourroit bien dire, il leur reussit quelquefois de guerir des playes assez dangereuses avec les seuls simples sans composition, & n'ont pour toute ligature, linge ou compresse, que des écorces de bouleaux & d'un certain arbre appellé Atti, qui leur est util en beaucoup de choses.
Allant voir les malades parmy les Hurons, il me falloit souvent faire du Medecin & n'y cognoissois rien, mais il le falloit faire pour les contenter, car m'ayans veu taster le poulx à l'un d'iceux & dit qu'il ne mourroit point de cette maladie, (c'est que je n'y trouvois point de fiebvre,) il me fallut aprés toucher le poulx de tous les autres & en dire mon advis. C'estoit un mestier qui m'estoit bien nouveau & n'en parlais que comme un aveugle des couleurs, car à dire vray, si la fiebvre n'est fort violente, je ne la cognois point à moy mesme, comme il parut bien il y a quelques années que je me trouvois tres mal d'une fiebvre fort violente, pour la première fois de ma vie, je dis au Medecin que je sentois du mal par tout, mais sans fiebvre.
Selon que j'ay pû apprendre & cognoistre dans la communication ordinaire & familiere que j'ay eue avec nos Hurons, les Sauvages ne sçavent l'art de tater le poulx, ny de juger d'une urine, & ne cognoissent non plus la fiebvre, sinon par le froid ou dans les grandes ardeurs qu'ils rafreschissent (joinct nos Canadiens) avec quantité d'eau fresche, qu'ils jettent sur le corps du malade, & non pas nos Hurons.
Ils ne sçavent aussi que c'est de purger le corps, ny de guerir les maladies, si elles ne sont extérieures, car pour le dedans ils n'ont autre remede, que les vomitifs & les superstitions, c'est pourquoy les pauvres malades ont beau languir, & tirer la langue sur la terre nue fors une natte de joncs, qui leur sert de lict, avant qu'ils puissent recevoir guerison de leur chanterie & superstitions. Ils nous demandoient de Lenonquate, c'est à dire quelque chose propre à guerir, mais n'ayant autre drogue, je leur donnois un peu de canelle, ou un peu de gingembre avec tant soit peu de sucre, (car je n'en avois gueres,) qu'ils delayoient & faisoient tremper (apres estre bien pulverisé,) dans de l'eau claire, laquelle ils avalloient comme une medecine salutaire, & s'en trouvoient bien, du moins ils en restoient fort contens, & le coeur fortifié.
Neantmoins la compassion que j'ay de ces pauvres malades, me faict vous dire derechef, que c'est une grande pitié de les voir languir; couchés de leur long, à platte terre sur une meschante natte de jonc, sans couchette, sans lict, sans linceuls, sans mattelats & sans chevet, privés de toute douceur & rafraichissement, fors de quelques petits poissons boucanez fort puants, & de la sagamité ordinaire, pour quelque maladie qu'ils ayent. O mon Dieu! ils ne geignent neantmoins point tant que nos malades, ils ne disent pas, mon chevet est trop haut ou trop bas, mon lict n'est pas bien faict, on me rompt la teste, les sauces ne sont point à mon appetit, je ne puis prendre goust à tout ce que vous faictes, car ils demeurent couchez sur la natte, patiens comme des Saincts.
Quand ils se trouvent las du chemin ou appesantis par accident, (ce qui arrive fort rarement) ou qu'ils veulent fortifier leur santé, ou prevenir quelque maladie, qui les menace, ils ont accoustumé de se faite suer dans des estuves qu'ils dressent au milieu de leurs cabanes, ou emmy les champs, ainsi que la fantasie leur en prend, car voyageant mesmes ils en uzent pour se soulager & delasser du chemin, mais il faut qu'ils soient plusieurs, autrement la suerie ne seroit pas bonne, & ne pourroient pas s'exciter suffisamment.
Or quand quelqu'un veut faire suerie, il appelle plusieurs de ses amis, lesquels sont aussitost prests, car en faict de courtoisie ils sont assez vigilans, soit pour la faire, soit pour la recevoir; estans assemblez, les uns picquent en terre des grosses gaules environ un pied l'une de l'autre, qu'ils replient à la hauteur de la ceinture en façon d'une table ronde, pendant que les autres font chauffer dans un grand feu six ou sept cailloux, qu'ils mettent aprés en un monceau au milieu de ce four qu'ils entourent d'écorces, & couvrent de leurs robes de peaux après que les hommes y sont entrez tout nuds assis contre terre, serrez en rond les uns contre les autres, & les genouils fort eslevez devant leur estomach, peur de se brusler les pieds. Et pour s'eschauffer encore davantage & s'exciter à suer, ils chantent là dedans incessamment frappant du tallon contre terre & doucement du dos les costez de ces estuves, puis un seul chante & les autres repetent comme en leurs dances, se refrein het, het, het, & estans fort lassez, ils se font donner un peu d'air, & par fois ils boivent encores de grands coups d'eau froide, qui seroient capables de donner de grosses maladies à des personnes moins robustes puis se font recouvrir, & ayans sué suffisamment, ils sortent de là & se vont jetter dans la riviere, sinon, ils se lavent d'eau froide, ou s'essuyent de leurs robes, puis festinent & se remplissent pour dernier médicament.
S'ils sont en doute que la suerie leur doive reussir, ils offrent du petun & le bruslent en sacrifice à cet esprit qui la gouverne, comme s'il estoit un Dieu ou une puissance souveraine. Je m'estonnois fort de voir de nos François dans ces estuves pesle mesle avec les Sauvages, car à mon advis ils y sont comme estouffez sans aucun air, & si pressez, les uns contre les autres, qu'ils se peuvent à peine retourner.
Il arrive aucunes fois que le Medecin ordonne à quelqu'un de leurs malades de sortir du bourg, & d'aller cabaner dans les bois ou à quelque lieu à l'escart, pour luy aller là observer ses diaboliques inventions, ne voulans estre veu de personne en de si estranges & ridicules ceremonies, mais cela ne s'observe ordinairement qu'à ceux qui sont entachez de maladie salle ou dangereuse, lesquels on contrainct de se separer des autres peur de les infecter & d'aller cabaner au loin jusques à entiere guerison, qui est une coustume louable & qui devroit estre pratiquée par tout, pour les inconveniens qui arrivent tous les jours par la fréquentations de personnes mal nettes, plus frequentes icy que là, où les François semblent avoir des-ja mis quelque mauvaise racine, car qu'elle y fust auparavant je n'en ay rien sçeu, ny appris de personne.