Je me promenois un jour seul, dans les bois de la petite nation des Quiennonteronons, pour chercher quelque petits fruicts à manger, comme j'apperceu un peu de fumée au travers les bois, qui me donna la curiosité de vouloir sçavoir que c'estoit, j'advançay donc & tiray celle part, où je trouvay une cabane faicte en façon d'une tour ronde ayant au faite un trou ou souspiral par où sortoit la fumée: non content, j'ouvris doucement la petite porte pour voir qui estoit là dedans, & trouvay un homme seul, estendu de son long sur la platte terre, enveloppé dans une méchante couverture de peau, auprés d'un petit feu.

Je m'informay de luy de la cause de son esloignement du village, & pourquoy il se deuilloit; il allongea son bras sur luy & me dit moitié en Huron & moitié en Algoumequin, que c'estoit pour un mal qu'il avoit aux parties naturelles, qui le tourmentoit fort, & duquel il n'esperoit que la mort; & que pour de semblable maladies ils avoient accoustumé entr'eux de se separer & esloigner du commun, ceux qui en estoient entachez; peur de gaster les autres par la frequentation, & neantmoins qu'on luy apportoit les petites necessitez & partie de ce qui luy faisoit besoin, ses parens & amis ne pouvans pas davantage pour lors, à cause de leur pauvreté & que plusieurs d'iceux estoient morts de faim l'Hyver passé. J'avois beaucoup de compassion pour luy; mais cela ne luy servoit que d'un peu de divertissement & de consolation en ce petit espace de temps que je fus auprés de luy: car de luy donner quelque nourriture ou rafraischissement, il estoit hors de mon pouvoir, puis que j'estois moy mesme à demy mort de faim & tellement necessiteux, que je cherchois par tout dans les bois quelques petits fruicts pour amortir ma faim & fortifier mon estomach tout abbatu.

J'ay veu au païs de nos Hurons de certains malades, qui sembloient plustost possedez du malin esprit ou fols tout à faict, qu'affligez de maladie naturelle, ausquel il prendra bien envie de faire dancer toutes les femmes & filles ensemble, avec l'ordonnance de Loki; mais ce n'est pas tout, car luy & le medecin, accompagnez de quelqu'autre, feront des singeries & des conjurations, & se tourneront tant qu'ils demeureront le plus souvent hors d'eux mesmes: puis il paroist tout furieux, les yeux estincelans & effroyables, quelquefois debout & quelguefois assis, ainsi que la fantaisie luy prend; aussitost une quinte luy reprendra, & fera tout du pis, renversera brisera & jettera tout ce qu'il trouvera en chemin avec des insolences nompareilles, puis se couche où il s'endort quelque espace de temps, & se resveillant en sursaut r'entre dans ses premières furies, lesquelles se passent par le sommeil qui luy prend. Aprés il faict suerie avec quelqu'un de ses amis qu'il y appelle. D'où il arrive que quelqu'uns de ces malades se trouvent gueris & des autres au contraire joignent la maladie du corps avec celle de l'esprit.

Il y a aussi des femmes qui entrent en ces hipocondries, & saillies d'esprit, mais elles ne sont si insolentes que les hommes, qui sont d'ordinaire plus tempestatifs: elles marchent à quatre comme bestes, & font mille grimasses & gestes de personnes insensées & allienées de leur esprit; ce que voyant le Magicien, il commence à chanter puis avec quelque mine la soufflera, luy ordonnant de certaines eauës à boire, & qu'aussi-tost elle fasse un festin, soit de chair ou de poisson qu'il faut trouver, encore qu'il soit rare, neantmoins il est aussi-tost prest.

Le banquet finy, chacun s'en retourne en sa maison, jusque à une autrefois, qu'il la reviendra voir, la soufflera, & chantera derechef, avec plusieurs autres à ce appellez, & luy ordonnera encore 3 ou 4 festins tout de suitte, & s'il luy vient en fantaisie commandera des mascarades, & qu'ainsi accommodez ils aillent chanter prés du lict de la malade, puis courir les rues pendant que le festin se prepare; auquel ils reviennent, mais souvent bien las & affamez.

J'ay esté quelquefois curieux d'entrer au lieu où l'on chantoit les malades, pour en voir toutes les ceremonies; mais les Sauvages n'en estoient pas trop contens, & m'y souffroient avec peine, pour ce qu'ils ne veulent point estre veus en semblables actions. Ils rendent aussi le lieu où cela se faict, le plus obscur & tenebreux qu'ils peuvent, & bouchent toutes les ouvertures qui peuvent donner quelque lumiere, & ne laissent entrer là dedans que ceux qui y sont necessaires & appellez.

Pendant qu'on chante, il y a des pierres qui rougissent au feu, lesquelles le medecin empoigne & manie entre ses mains, puis masche des charbons ardans, faict le demon deschaisné, & de ses mains si eschauffées, frotte & souffle avec un sifflement, qu'il faict bruire entre ses dents, les parties dolentes du patient, ou crache sur le mal de son charbon masché. Cette dernière ceremonie des pierres & du charbon ne s'observe pas à tous indifferemment, mais à des particuliers selon l'ordre du medecin, qui n'oublie jamais la tortue au païs de nos Hurons, ny entre nos Montagnais le petit tambour de basque, que les Pirotois portent allans voir leurs malades, avec le reste de leur boutique & petits agisios.

Lors que tous les remedes humains n'ont de rien servy, ny les inventions ordinaires de nos Sauvages, ils tiennent Conseil, auquel ils ordonnent la ceremonie qu'ils appellent, Lonouoyroya, qui est l'invention principale & le moyen plus excellent, (à ce qu'ils disent,) pour chasser les diables & malins esprits de leurs bourgs & villages, qui leur causent & procurent toutes les maladies & infirmitez qu'ils endurent & souffrent au corps & en esprit.

Le jour de la feste estant assigné, ils en commencent la ceremonie dés l'aprés souper du soir precedent, mais avec des furies, des fracas & des tintamarres si grands qu'ils semblent un sabat de demons, car les hommes brisent, renversent & jettent tout ce qu'ils rencontrent en leur chemin, de sorte que les femmes sont en ce temps là fort occupées à serrer & mettre de costé ce qu'elles ne veulent point perdre. Ils jettent le feu & les tizons allumez par les rues crient, chantent, hurlent & courent toute la nuict par le village & autour des murailles ou pallissades comme fols & insensez.

Aprés que le sabat a esté bien demené ils s'arrestent un peu à la première pensée qui leur vient en l'esprit de quelque chose qui leur fait besoin, sans en parler à personne, puis le matin venu ils vont de cabane en cabane, & de feu en feu, & s'arrestent à chacun un petit espace de temps, chantans doucement les louanges de ceux qui leur donnent quelque chose; disans: Un tel m'a donné cecy, un tel m'a donné cela, & autres semblables complimens, qui obligent les autres mesnages de leur donner quelque chose, qui un cousteau, qui un petunoir, un chien, une peau, un canot, ou autre chose qu'ils acceptent de bonne volonté sans autre ceremonie, & continuent de recevoir par tout, jusques à ce que par rencontre on leur donne la chose qu'ils avoient songée, & pour lors la recevant ils font un grand cry & s'encourent hors de la cabane joyeux & contans d'avoir rencontré leur songe, pendant que ceux qui y restent crient, l'acclamation ordinaire, hé,é,é,é,é,é, & ce present est pour luy & l'augure qu'il ne doit pas si-tost mourir: mais pour les autres choses qui ne sont point de son songe, il les doit rendre après la feste, à ceux qui luy ont baillées.