Il s'y coule neantmoins quelquefois de la tromperie, car tel retiendra une piece qu'il dira avoir songée, qui n'y aura pas pensé, comme il arriva à un François nommé Matthieu, lequel ayant donné à un jeune Sauvage une chaine de rassades, pensant qu'elle luy deut estre rendue, l'autre luy dit qu'elle estoit son songe & fut pour luy, bien qu'on aye après sçeu sa fourbe & tromperie.

Cette feste dure ordinairement trois jours entiers, & ceux qui pendant ce temps là n'ont pû trouver ce qu'ils avoient songé, s'en affligent & tourmentent, & s'estiment miserables, comme des gens qui doivent bien-tost mourir. J'y ay veu des femmes aussi-bien que des hommes porter à quatre une grande peau d'Eslan, chargée de mille beatilles & de presens. Il y a mesmes des pauvres malades qui s'y font porter, sous l'esperance d'y trouver leur songe & leur guerison, & neantmoins il ne remportent qu'une lassitude & un rompement de teste, qui les conduit souvent de la feste au tombeau.

Je n'ay rien remarqué de particulier aux Canadiens qui ne puisse convenir aux remedes de nos Hurons, car si les Médecins des uns sont bien impertinens & superstitieux, les Pirotois des autres sont auffi peu sages & experimentez en leur art. Ce petit Sauvage qui mourut sur mer à son retour de France, dans le mesme vaisseau des PP. Gallerant & Piat qui le baptizerent, fist bien contre la maxime de leurs medecins en mangeant, toujours pour sauver sa vie, car ils font faire à leurs malades des diettes nompareilles, & ne trouvent pas bon qu'on les importune de manger beaucoup, disans qu'estans malades ils ne peuvent avoir d'appetit, & par consequent qu'ils ne doivent pas manger ou fort peu, pour n'incommoder leur estomach.

Ils soufflent leur malades comme nos Hurons, leur faisant souvent à croire que c'est par cette partie là qu'ils tireront leur mal, & pour mieux faire leur jeu ils leur disent que c'est un homme d'une nation estrangere, qui leur a donné ce mal là, où il s'est formé une petite pierre qui leur cause la douleur, & comme bon charlatans en ayans pris une petite dans la bouche, aprés avoir bien soufflé la partie dolente ou autre part, ils la sortent de le bouche & leur disans que c'est celle qui leur faisoit douleur, ce que les malades croyent & s'en tiennent soulagez, mais c'est dans l'imagination.

Ils uzent aussi quelquefois de vrays remedes, comme de decoctions d'herbes & d'escorces qui leur servent grandement, & en reussit de bonnes cures qui mettent en crédit leur charlataneries, autrement on auroit bien-tost descouvert leur piperies aussi bien faictes que celles de quelques malicieux Chirurgiens, dont j'ay experimenté une fois en une playe qu'on m'entretint l'espace de six sepmaines sans amendement, qui se guerit aprés en trois jours sans aucun onguent, peut estre neantmoins que celuy qui me traictoit n'en sçavoit pas davantage, & que je le dois excuser, mais tousjours est-ce une grande faute d'employer des ignorans.

Il y eut un jour un Sauvage appellé Neogabinat, lequel avec quelque autres Sauvages de ses amis, ayans beu avec excès d'une eau de vie qu'ils avoient traictée des François pour de la chair d'eslan, estans tous bien enyvrez & de repos prés d'un grand feu dans leurs cabanes, quelqu'uns d'eux demanderent à Neogabinat s'il vouloit lutter, & esprouver ses forces, lequel ayant respondu que non & persisté à ce refus, ils luy dirent qu'ils le coucheroient donc au travers du feu, & n'y manquèrent pas, car les uns le prirent par les pieds & les autres par la teste & le couchèrent tout au travers des charbons tout nud qu'il estoit, & y demeura courageusement autant long-temps qu'il fallut pour donner loisir aux femmes de l'en retirer, autrement il s'y fust laissé brusler & consommer comme un homme mort car il ne fretilloit point, non tant à cause du vin que de son courage qu'il vouloit faire paroistre en se tourment, elles ne le purent neantmoins si promptement oster de dessus ses charbons ardans, qu'ils avoient esbrasillé exprés, comme un lict d'honneur, qu'il n'en demeurat tout rosty depuis la teste jusques à la plente des pieds, de manière qu'il luy fallut oster les charbons qui luy tenoient par tout à la chair, dont il fut fort malade & en danger de mort, ce qui luy donna l'envie d'envoyer en nostre Convent, prier qu'on le vint baptiser, mais il fut si admirablement bien secouru qu'au bout des dix jours il commença de se lever, & nous aller visiter jusques chez nous, où il monstra à nos Religieux ce dequoy il s'estoit servy pour se guerir, qu'estoit de la seconde escorce d'un arbre, appellé pruche espece de sapin, laquelle ces gens luy faisoient bouillir & de la decoction ils l'en lavoient continuellement, ce qui le rendit sain & gaillard en moins de trois sepmaines.


Pourquoy les Sauvages errants tuent aucunefois de leurs parens trop vieux ou malades. D'un François qu'ils voulurent assommer, & de la cruauté de deux femmes Canadiennes qui mangerent leur marys.

CHAPITRE XXXXIII.

LEs vieillards decrepis, & personnes malades dans l'extremité entre les peuples errans sont en cela plus miserables que ceux des nations sedentaires, que ne pouvans plus suivre les autres, ny eux moyen de les nourrir & assister, (si ces malades le trouvent bon,) leurs parens les tuent aussi librement comme l'on pourroit faire un mouton, encores pensent ils en cela leur rendre de grands services, puis qu'estans dans l'impuissance de les pouvoir suivre & eux de les assister, faudrait qu'ils mourussent miserablement par les champs, qui est neantmoins une grande cruauté & qui surpasse celle des bestes bruttes, desquelles on ne lit point qu'elles fassent le mesme envers leurs petits.