Le Truchement des Honqueronons me dit un jour que comme ils furent un long-temps pendant l'Hyver sans avoir de quoy manger autre chose que du petun, & quelque escorce d'un certain arbre que les Montagnais nomment Michian, lesquels ils fendent au Printemps pour en tirer un suc doux comme du miel, mais en fort petite quantité, autrement cet arbre ne se pourroit assez estimer; je n'ay point gousté de ceste liqueur, comme n'ay faict de celle du fouteau, mais la croy tres-bonne au goust de l'escorce de laquelle j'ay mangé parmy nos Hurons, bien que fort peu souvent & plustost par curiosité que par necessité, d'autant qu'ayant autre chose à disner ils laissent ceste viande là pour les plus necessiteux Canadiens, qui manquent souvent de tout & autre chose. Ce pauvre garçon me dit donc qu'il pensa estre au mourir de ce jeusne trop estroit, & que les Sauvages plus robustes le voyant en cest estat, touchez de compassion le prierent qu'il agrea qu'on l'achevast de faire mourir, pour le delivrer des peines & langueurs dont il estoit abbattu, puis qu'aussi bien faudroit il qu'il mourut miserablement par les champs, ne les pouvans poursuivre ny eux l'assister n'ayans pas dequoy, mais il fut d'avis que l'on ne touchast point à sa vie, & qu'il valoit mieux languir & esperer en nostre Seigneur que de mourir comme une beste qui ne se se confie point en Dieu, aussi avoit il raison, car à quelques jours de là, ils prindrent trois Ours, qui les remirent tous sur pieds; & en leurs premieres forces, aprés avoir esté 14 ou quinze jours en jeusnes continus laissé sans prendre autre nourriture que la fumée du petun, & quelque escorce d'arbre, qui estoit quelque chose de plus que ne souloit prendre un certain Gentilhomme Venicien, lequel ayant receu quelque desplaisir se mit au lit en resolution de ne manger point, & de faict quelque remonstrance qu'on luy pû faire il demeura (au grand estonnement d'un chacun) 63 jours sans prendre autre chose que l'eau du puis de sainct Marc, au bout desquels il deceda en crachant & vomissant du sang.
Il me semble avoir appris que l'Escriture Saincte ne fait mention que d'un seul enfant mangé en Jerusalem par ses propres parens, au temps de la famine, qui fut trés grande durant le siege des Romains; mais voicy une histoire bien plus estrange arrivée en Canada environ l'an 1626 ou 27 de deux femmes Canadiennes qui mangerent leur marys, le pere & le fils, dont on eut beaucoup de regret à l'habitation, tant pour leur malheureuse fin, que pour la bonne affection qu'ils avoient tousjours euë pour les François, qui les aymoient aussi reciproquement: L'un estoit un bon vieillard de 80 ans, ou environ, appellé Oustachecoucou, autrement nommé par les François, le grand oncle du pere Joseph, ainsi appellé pour avoir passé un Hyver avec luy dans les bois. L'autre estoit son fils aisné aagé de quelque trente ans ou environ estimé un des meilleurs chasseurs de sa Nation, desquels je vay vous declarer succinctement comme le malheur de leur mort arriva.
Apres la pesche de l'anguille qu'on a accoustumé de faire tous les ans environ le mois d'Octobre, le bon vieillard Oustachecoucou, prevoyant à la necessité future, en pensoit serrer quelque quantité de pacquets boucannés dans nostre Convent pour leur servir au temps de la necessité, & des basses neiges (pendant lesquelles on ne peut attrapper l'eslan, ny le cerf) mais sa femme un peu trop acariate, n'y voulut jamais consentir, car elles ont un tel pouvoir sur leurs marys, qu'il semble que les hommes ne peuvent délibérer sans elles, & fallut luy obeyr, comme à la maistresse, ils les furent donc cacher dans les bois au delà du fleuve du costé du Sud, & après s'en allèrent dans les terres, vers le Nord, environ 15 lieues de nostre Convent, chargez du reste de leurs vivres, qui ne consistoient en tout, pour dix ou douze personnes qu'ils estoient, qu'en trois petits sacs de bled d'Inde, & six ou huict pacquets de 50 anguilles chacun, en ayant laissé environ autant dans leur cache ou magasin, dequoy ils se repentirent bien apres, mais tard, car les neiges estant trop basses, ils ne purent prendre de bestes, & tout ce qu'ils avoient porté de vivres estant consommé, il fallut prendre nouveau conseil pour vivre, & se tirer de misere.
Ils resolurent de retourner à leur magasin pour avoir de la provision, mais le fleuve estoit pour lors tellement embarassé de glaces que la marée faisoit debatre & s'entrechoquer, qu'ils ne purent jamais trouver passage, & fallut se resoudre à la patience, & à un jeusne exacte de huict ou dix jours, sans pain, sans viande, & sans poisson, ce qui les amaigrit; tellement qu'il ne leur restoit plus que la peau collée sur les os, car d'aller demander des vivres aux François ils n'oserent peur de se rendre importuns, où crainte d'estre esconduits, car les Montagnais sont si souvent en necessité, qu'il seroit bien difficile de leur pouvoir tousjours satisfaire, c'est ce qui les obligera à la fin de cultiver les terres, comme faisoit ce bon homme qui avoit recueilly d'un petit desert cinq ou six sacs de bled d'Inde, la mesme année que nos Religieux luy eurent appris à travailler, ce qu'il faisoit avec tant de contentement qu'il se blasmoit luy-mesme, & ceux de sa Nation de leur paresse, & du peu de soin qu'ils ont de pourvoir à leur vivre pour la necessité.
La mere, & la bru appellée Ouscouche, (presque d'un mesme aage) avec trois ou quatre petits enfans, leur crioient tous les jours à la faim, les appellans paresseux, & les vouloient contraindre d'aller querir des victuailles aux François, ou chercher de la beste (c'est leur façon de parler de la chasse) autrement qu'elles mourroient de faim avec leurs enfans. Les pauvres marys ne sçavoient comment les contenter, car leurs ventres n'avoient point d'aureilles pour leurs raisons, ny de patience pour endurer; O mon Dieu, que c'est une furieuse batterie que la faim, il n'y a place qu'elle n'emporte, ils leur repetoient souvent patientons encor un peu, il neigera peut estre bien-tost, & nous tuerons des bestes qui nous rassasieront tous sans estre importuns aux François, mais cela ne leur donnoit point à manger.
Elles resolurent à la fin de manger le bon vieillard, si bien-tost il n'apportoit des vivres, car il n'y avoit plus d'excuses qui les pût contenter. Elles choisirent donc leur temps, & prirent si bien leur mesure qu'elles executerent leur malheureux dessein, un matin apres que le gendre fut sortit de la cabane pour la chasse, car ayans pris chacune une hache en main, elles en donnerent tant de coups sur la teste du pauvre bon homme couché de son long, les pieds devant le feu qu'il en mourut sur le champ, puis le mirent en pieces, & en firent cuire à l'instant quelque morceaux dans la chaudière pour s'en rassasier, & cacherent le reste dans la neige pour le manger à loisir. O mon Dieu, il est vray qu'en descrivans cecy j'ay horreur d'y penser seulement, & neantmoins leur rage, & leur faim ne peut estre assouvie de l'excez d'une telle cruauté & barbarie, furieuse au delà de celles des bestes les plus feroces & carnassieres de l'Afrique. Elles resolurent encore de tuer le jeune homme à son retour, crainte qu'il ne vengeast sur leur vie, la mort de son pere, qui ne se pouvoit celer & se liberer de soupçon.
Il faut notter que ce jeune homme estant sorty de la cabane pour la chasse, entendit bien frapper, & les cris de son pere, mais il ne se fut jamais imaginé une telle meschanceté de sa mere, & de sa femme, c'est pourquoy il ne retourna point pour s'en esclaircir & poursuivit son chemin jusques à la rencontre d'un chasseur Montagnais, auquel il raconta leur extrême famine, & luy demanda s'il avoit point veu de pistes de bestes, & comme l'autre luy eut dit que non & qu'il en cherchoit pour estre luy mesme en pareille necessité. Je te prie, luy dit-il, de passer par nostre cabane, car je crains qu'il soit arrrivé quelque accident à mon pere, l'ayant ouy crier après que j'en ay esté party, & en suis en peine; l'autre luy promit d'y aller puis se separerent.
Quelque temps apres nostre pauvre jeune homme rencontra un eslan qu'il tua, & l'ayant esventré, il prist le coeur & les intestins qu'il porta à sa cabane, après avoir caché la beste dans les neiges: car ils ont accoustumé de les porter, & quelquefois la langue ou la teste, pour les manger promptement, ou pour asseurer que l'animal est à bas.
Ayant chargé son pacquet sur son dos il s'en revint à la maison, & en approchant il fit un cry selon leur coustume, pour advertir de sa venue, puis ayant laissé son espée & ses raquettes à la porte, & levé la couverture de peau qui sert d'huys, pour entrer en se courbant bien fort, car leurs portes sont fort basses, les deux femmes estoient au dedans des deux costez, chacun une hache en main, desquelles elles luy deschargerent plusieurs grands coups sur la teste, & l'estendirent mort sur la place avant que d'avoir apperceu le coeur & les intestins de la beste qu'il avoit tuée, ce qui leur devoit estre une grande tristesse, car telle beste estoit seule capable de les tirer tous de la necessité, au lieu que leur impatience leur tourna à malheur, elles ne laisserent pourtant, de manger ce corps meurtry, elles & leur enfans, leur disans que c'estoit de la chair d'un ours que leur pere avoit tué.
Deux jours après, le Sauvage qui avoit eu charge du fils trespassé de se transporter à sa cabane, pour sçavoir des cris de son pere, y arriva chargé d'un morceau d'eslan qu'il leur apportoit, mais un peu trop tard, car il avoit esté retardé par la prise de la beste qu'il rencontra fortuitement en son chemin, laquelle ayant tuée, il en porta quelque morceau eu sa cabane, & renvoya quérir la reste par les femmes avant partir, pour son message.