Des animaux terrestres, qui se trouvent communement en Canada; & de ceux qu'on y a faict passer d'icy.
CHAPITRE III.
CE n'est pas de merveille qu'il se trouve de certains animaux en quelques contrées qui ne se voyent point en d'autres, car il y en a qui ne se plaisent qu'au froid & les autres à la chaleur: c'est pourquoy en quelque Royaumes d'Afrique, il n'y a nulles bestes à quatre pieds, lesquelles n'y peuvent vivre pour l'extreme chaleur qu'il y faict: pour ce mesme suject on n'y voit ny sanglier, ny cerf, ny chevre, ny ours, au rapport de quelques Autheurs, sinon que les Espagnols y en ayent faict passer.
Et ceux qui ont traicté du nouveau monde & de l'Amerique entiere, asseurent qu'avant que les mesme Espagnols l'eussent conquise, il n'y avoit ny chiens, ny moutons, ny brebis, ny chevres, ny pourceaux, ny chats, ny asnes, ny boeufs, ny chevaux, chameaux, mulets, ny elephans, de tous lesquels il ny en avoit non plus dans tout le Canada, excepté des chiens, lesquels sont encore un peu differens des nostres de deça.
Mais à present & depuis longues années, il se trouve dans ce nouveau monde ou Mexique, une presque infinie multitude de toutes les especes d'animaux necessaires au service & nourriture de l'homme, que les Espagnols y ont faict conduire des parties d'Europe, d'Asie & d'Afrique.
Il n'y a que nostre pauvre Canada qui en est tres mal pourveu. On y a seulement faict passer quelques vaches, chevres; pourceaux & & volailles communes & rien plus. Nos Religieux y ont eu faict passer un asne & une asnesse, tant pour peupler, que pour le service qu'on en pouvoit esperer en un païs où il n'y a d'animaux de charge, mais les hyvernans de Kebec, les ont tellement fatiguez qu'en fin ils y ont fait mourir l'asne, & n'y reste plus que l'asnesse, que nous laissons tout l'Esté coucher emmy les champs, & en liberté de se nourrir où elle veut, sinon pendant l'Hyver qu'elle se retire en une petite estable, que nos Religieux luy ont faict accommoder à la basse court de nostre petit Convent.
Il arriva un petit traict gentil en la descente de ces deux animaux, car comme les Sauvages furent advertis qu'il y avoit aux barques deux bestes etrangeres, tous accoururent au port pour en avoir la veuë, & se tindrent là coy tandis qu'on les debarquoit, qui ne fut pas sans peine, mais le plaisir fut à leur beau ramage, car quand ils commencèrent d'entonner leur notte, qu'ils rehaussoient à l'envie à mesure qu'ils sentoient le doux air de la terre, tous les Sauvages en prirent telle espouvante, qu'ils s'enfuyrent tous à vauderoute emmy les bois, sans qu'aucun regardat derriere-soy, pour se deffendre de ses desmons, ô que voyla de furieuses bestes, disoient ils, que les François nous ont amenez, ou pour nous devorer, ou pour nous resjouir de leur airs musicaux.
Je ne sçay si on les eut voulu vendre aux Sauvages, combien de castors ils en eussent bien offerts, pour estre les premiers qui ayent entré dans le païs, mais j'ay appris (dans l'histoire) que les premiers que les Espagnols firent passer au Peru, il s'en vendit un dans la ville de Huamanca, en l'an 1557, quatre cens huictante ducats, & trois cens septante six marauedis, à Garcillasso de la Vega, pour en faire saillir ses juments & en avoir des mulets. Il en fist depuis achepter un autre huict cens quarante ducats, & il n'eust pas valu en Espagne plus de six ducats, tant les choses rares sont estimées, comme une chevre, qui a esté vendue jusques à cent & dix ducats, mais maintenant elles y ont si bien multiplié depuis ce temps là, que si l'on en faict cas aujourd'huy, ce n'est seulement que pour en avoir la peau & si on avoit le soin de passer de mesme de toutes nos especes d'animaux dans le Canada, on en verroit avec le temps la mesme multitude, mais il y faudroit aussi des familles, pour les gouverner.
Or bien que le pais de nos Hurons soit desnué de beaucoup d'especes d'animaux que nous avons icy. Dieu le Créateur leur en a pourveu de plusieurs autres sortes, qui leur sont utiles, & desquels le païs ne manque non plus que l'air & les rivieres, d'oyseau & de poissons.