Leurs canots estoient petits & aysez à tourner, aux plus grands il y pouvoit trois hommes & aux plus petits deux avec leurs vivres & marchandises. Je leur demanday la raison pourquoy ils se servoient de si petits canots; mais ils me firent entendre qu'ils avoient tant de fascheux chemins à faire, & des destroicts parmy les rochers si difficiles à passer, avec des sauts de sept & huict lieuës où il falloit tout porter, qu'avec de plus grand canots ils ne pourraient passer. Je loue Dieu en toutes choses, & admire sa divine providence que si bien il nous donne les choses necessaires à la vie du corps, plus abondamment qu'aux Sauvages, il doue aussi ces pauvres gens d'une patience au dessus de nous, qui supplée au deffaut des petites commoditez qui leur manquent plus qu'à nous.
Nostre canot estant arrivé, je ne vous sçaurois expliquer l'admiration que nos Sauvages firent du petit mot de lettre, que j'avois envoyé au P. Nicolas, disant que ce petit papier avoit parlé à mon frere, & luy avoit dit tout le discours que je leur avois tenu par deça, & que nous estions plus que tous les hommes du monde, & en contoient l'histoire à tous, qui pleins d'estonnement admiroient ce secret, qui en effet est admirable. Cela me servit bien à Kebec lors que je leur mis en main les petites necessitez que j'envoiay audit Pere avec un mot de lettre, car leur ayant dit que s'ils y faisoient faute ce petit papier les accuseroit, ils le creurent tellement que sans regarder au pacquet, ils le rendirent fidellement au Pere.
Nous lisons presque une semblable histoire, au Sommaire des choses des Indes de Pierre Martyr, & d'autres en plusieurs endroits és histoires de ceux qui ont voyagé & conversé parmy les peuples Sauvages mais comme la chose est de soy assez commune & triviale, je me deporte d'en dire davantage pour ce coup.
Toutes nos petites affaires estant faictes & disposées pour partir, nous fismes voile avec telle diligence; qu'environ le midy nous rataignimes le Truchement Bruslé, accompagné de cinq ou 6 canots du village de Toenchain, qui vogoient pour Kebec, avec lesquels nous fumes loger au plus prochain village des Algoumequins, où des que nous fumes cabanez, je fus par tout visiter ces bonnes gens qui estoient assez bien approvisionnez de poisson, particulierement de grands esturgeons gros comme de petits enfans dequoy je demeuray estonné.
Entrans dans le village je trouvay presque par tout devant les cabanes, une quantité de sang de plusieurs grands esturgeons qui y avoit esté esventrez, j'eusse bien desiré en traicter quelque morceau, mais je n'avois pas dequoy, à la fin la fortune m'en voulut & trouvay un bon homme chantant auprès d'un grand feu où cuisoit un esturgeon decouppé par morceaux dans la chaudière qui estoit sur le feu, m'approchant de luy il interrompit sa chanson, s'informa qui j'estois & qui m'avoit là conduit, aprés luy avoir rendu responce & satisfait à sa demande, (car il parloit Huron) il me pria du festin dequoy je fus fort ayse & luy promis de m'y trouver plus pour avoir sujet de leur parler de Dieu & apprendre quelque chose de leurs ceremonies, que pour le desir de la bonne chere, quoy qu'elle me vint bien à propos pour les grands jeusnes que la necessité m'avoit enjoints depuis longtemps d'un tel rencontre.
A peine fus je de retour dans nostre cabane, que le semoneur du festin s'y trouva, lequel donna à chacun de ceux qu'il invitoit une petite buchette, de la longueur & grosseur du petit doigt, pour marque qu'ils estoient du nombre des invités, & non les autres qui n'en pouvoient monstrer autant, qui est un ordre qui ne se pratique point entre les autres Nations, non plus que de porter par les invitez des farines au festin, comme firent nos Hurons pour le bouillon.
Il se trouva prés de 50 hommes à ce festin, lesquels furent tous rassasiez plus que suffisamment de ce grand poisson, duquel chacun eut un bon morceau & une escuelle de la sagamité huylée. Pendant qu'on vuidoit la chaudiere, les Algoumequins les uns aprés les autres firent l'exercice des armes, pour faire voir à nos Hurons leur addresse, & vaillantise, aussi bien aux armes qu'au plat, & que s'ils avoient des ennemis ils avoient aussi de la force & du courage pour les surmonter. A la fin je leur parlay un peu de Dieu & de leur salut, à quoy ils sembloient prendre un singulier plaisir, & puis nous nous retirames tous chacun à son quartier & pensames de nostre voyage.
Le lendemain matin, aprés avoir prié & desjeuné, nous nous embarquames, & fumes loger sur un grand rocher joignant la riviere, où je m'accommoday dans un lieu cave dans le roc, qui estoit là en forme de cercueil, le lict & chevet en estoient bien durs à la verité, mais ô mon Dieu, vostre sacré corps, & vostre chef couronné d'espines, estoient encores bien plus durement accommodés sur l'arbre de la sainte Croix, où mes pechez vous avoient attachez, pour l'amour de vous Monseigneur, je me souciois assez peu de ma peine & m'y accoustumois, il n'y avoit, que les piqueures des mousquites & moucherons en nombre presque infiny dans ces deserts qui me faisoient souvent crier à vous, & vous demander patience & delivrance de ces importuns animaux, qui ne me donnoient aucun relasche ny le jour ny la nuict.
Environ l'heure du midy apparut l'arc en Ciel à l'entour du Soleil, avec de si vives & diverses couleurs, qu'elles attirerent long-temps mes yeux en admiration, puis un de nos Sauvages nommé Andatayon, passant prés d'un petit islet, tua d'un coup de fleche un animal ressemblant à une fouyne ou martre, elle avoit ses petites mammelles pleines de lait, qui me fait croire que ses petits n'estoient pas loin de là: & cet amour que la nature luy avoit donnée pour sa vie & pour ses petits, luy donna aussi le courage de traverser les eauës, & d'emporter la fléche qu'elle avoit au travers du corps, qui luy sortoit également des deux costés, de sorte que sans la diligence de nos Sauvages qui luy couperent chemin, elle estoit perdue pour nous, ils l'escorcherent, en jetterent la chair, qu'ils n'estimoient pas bonne, & se contenterent de la fourrure, de laquelle ils firent un petit sac à petun, & de là continuant nostre chemin, nous allasmes à l'entrée de la riviere qui vient du lac des Ebicerinys se descharger dans la mer douce.
Le jour ensuivant aprés avoir passé un petit saut, nous trouvasmes deux cabanes d'Algoumequins dressées sur le bord de la riviere, desquels nous traitames une grande escorce à cabaner & un morceau de poisson frais pour du bled d'Inde, duquel nous avions assez & trop peu de l'autre. De là nous nous egarames aussi bien que le jour precedent, par des sentiers destournez & dans des païs fort aspres, & montagneux couverts de bois, desquels nous eumes bien de la peine nous retirer & remettre dans le droit chemin.