Nous portames aprés à six sauts assez proche les uns des autres, puis à un septiesme assez grand, au bout duquel, nous trouvames quatre cabanes d'Algoumequins desquelles nous primes langue, & sçeumes après nous estre un peu rafraischis avec eux, qu'ils estoient partis pour un voyage de long cours, & neantmoins ils n'avoient aucune provision de vivres, que ce qu'ils pouvaient chasser & pescher chemin faisant, qu'estoit proprement marcher à l'Apostolique s'ils eussent esté Chrestiens.
Nous partimes de là sur le soir & allames cabaner sur une montagne proche le lac des sorciers, où nous fumes visitez de plusieurs Sauvages passans, car ils ont partout ceste coustume de visiter les cabanes qu'ils rencontrent & les autres de les recevoir courtoisement & amiablement du moins de visage s'ils ne peuvent davantage, car pour le vivre ils n'en ont jamais gueres trop.
Dés le lendemain matin que nous eûmes fait chaudiere, nous nous embarquames dans nostre Navire d'escorce, guère plus asseuré que la gondole de jonc du petit Moyse, & traversames assez favorablement le lac Epicerinien de 10 ou 12 lieuës de traict, lequel pour sa beauté & bonté mérite bien que je vous en fasse une description particulière, aprés que nous nous serons cabanez sur la rive du canal de nostre lac Epicerinien assez proche de leur village, & de plusieurs cabanes de passagers.
Du lac & pays des Bisseriniens. Des armoiries des Sauvages. Du P. Nicolas submergé, & de la Nation de l'Isle.
CHAPITRE VII.
LE lac des Skecaneronons, est un lac beau à merveille, profond & fort poissonneux duquel les Sauvages qui habitent ses rives, tirent une bonne partie de l'année leur principale nourriture & aliment, car les esturgeons, Brochets, & autres diverses especes de poissons qu'il y a en grand nombre sont tres-excellent & delicats au possible pour estre l'eau fort claire & nette. Il est de forme sur-ovale c'est à dire un peu plus long que large, ayant de circuit plus de 25 lieuës selon que je pu juger à la traverse. Le petites Isles qu'il enceint, servent fort à propos de retraicte aux Sauvages du pays, pour le temps de la pesche, ou ils ont la commodité du bois pour faire chaudiere & de la prairie pour faire seicherie.
Quand il fait tant soit peu de vent, les Sauvages les traversent avec grandes apprehensions, pour ce qu'il s'enfle alors comme une petite mer, mais ce qui est le plus admirable & dequoy je m'estonnois le plus en ce lac, est (si je ne me trompe) qu'il se descharge par les deux extremités opposites: car du costé des Hurons il desgorge cette grande riviere qui se va rendre dans la mer douce, & du costé de Kebec, il se descharge par un canal de sept ou huict toises de large, mais tellement embarrassé du bois que les vents y ont fait tomber à succession de temps, qu'on n'y peut passer qu'avec peine & en destournant continuellement les bois de la main, ou des avirons.
On dit que la chasse est abondante dans le païs, mais il me semble que sans ce lac, les Sauvages Ebiceriniens auroient de la peine à vivre, car le poil & la plume ne se prennent pas aysement, si les neiges ne sont hautes, pour le poil, & la saison propre pour la plume.
Le païs n'est pas beaucoup aggreable à cause des rochers & terres sablonneuses qui se voyent en beaucoup d'endroits, & neantmoins les habitans en font estat comme de l'Arabe heureuse, & pour ce disoient de fort bonne grace à Jean Richer leur truchement, que c'estoit la seule beauté de leur païs qui l'avoit attiré, dont ils inferoient de là, que la France estoit peu de chose en comparaison, puis qu'il l'avoit quittée & vouloit vivre avec eux.