Le soir arrivé, mes Sauvages mangerent un aigle, de laquelle je ne mangeay pas seulement du bottillon, & encor moins de la chair, car il estoit jour de Vendredy, ces pauvres gens m'en demanderent la raison, car ils sçavoient bien ma necessité, & le peu que nous avions pris le matin avant partir, & ayant sceu que je le faisois pour l'amour du bon Jesus, ils en resterent fort edifiez & contens, car comme ils sont exactes observateurs de leurs ceremonies, ils trouvoient aussi tres-bon que nous fissions selon nostre croyance, & eussent trouvé mauvais qu'eussions fait du contraire pour aucun respect.

Si tost qu'il commença à faire jour nous nous mismes sur l'eau, couvertes par tout d'un nombre presque infiny de papillons, en l'estenduë de plus de trois heures de chemin, & la riviere qui sembloit un lac en cette espace, large de plus de demye lieuë estoit de mesme par tout couverte de ces petits animaux, de sorte que j'eusse auparavant douté, s'il y en auroit bien eu autant en tout le reste du Canada, comme il s'y en estoit noyé dans cette seule riviere. De dire quel vent les avoit là amenez, & comme il s'y en est pu trouver un si grand nombre en un seul endroit, c'est ce que je sçay moins que des mosquites, & cousins, qui sont engendrez de la pourriture des bois.

Passé cette mer de papillons, nous trouvames une cheute d'eau dans laquelle un François nommé la Montagne, pensa tomber avec tous ses Sauvages, d'où ils ne se fussent jamais retirez que morts & brisez des rochers. Leur imprudence les avoit mis dans ce danger, pour n'avoir pas assez tost pris terre, & s'ils ne se fussent promptement jettez dans l'eau, le courant les jettoit infailliblement dans le précipice, & de là à la mort, qu'estoit la fin de leur voyage.


Du saut de la chaudiere, de la petite Nation, & de la difficulté que nous eumes avec les Algoumequins, & Montagnais, du tresor publique des Hurons, & la suitte de nostre voyage jusques à Kebec.

CHAPITRE IX.

NOus avons cy devant fait mention de plusieurs cheutes d'eau, & de quantité de sauts très-dangereux, mais en comparaison de tous ceux-là, celuy de la chaudiere, que nous trouvames demie heure de chemin après celuy de la montagne est le plus admirable, & le plus perilleux de tous: Car, outre le grand bruit que cause sa cheute de plus de sept ou huict brasses de haut entre des rochers, qui se fait entendre de plus de deux lieuës loin, il est large d'un grand quart de lieuë, traversé de quantité de petites Isles, qui ne sont que rochers aspres & difficiles, couverts en partie de meschants petits bois, le tout entrecoupé de concavitez & precipices, que ces bouillons & cheutes ont fait à succession temps, & particulierement à un certain endroict où l'eau tombe de telle impetuosité sur un rocher au milieu de la riviere, qu'il s'y est cavé un large & profond bassin; si bien que l'eau courant là dedans circulairement y faict de tres-violans & puissans bouillons, qui envoyent en l'air de telles fumées du poudrin de l'eau, qu'elles obscurcissent par tout l'air où elles passent.

Il y a encore un autre semblable bassin, ou chaudiere plus à l'autre bord de la riviere, presque aussi large, impetueux & furieux que le premier, & de mesme, rend ses eauës en des grands précipices, & cheutes de plusieurs toises de haut. Les Montagnais, & Canadiens, à raison de ces deux grandes concavitez qui bouillonnent, & rendent ces grandes fumées, ont donné à ce saut le nom Asticou, & les Hurons, Anoö, qui veut dire chaudière en l'une, & en l'autre langue.

Or commme je m'amusois à contempler toutes ces cheutes & precipices pendant, que mes Sauvages deschargeoient le canot, & portoient les pacquets au delà du saut, je me prins garde que ces rochers, où je marchois sembloient tous couverts de petits limas de pierre, & n'en peux donner autre raison, sinon que c'est, ou de la nature de la pierre mesme, ou que le poudrin de l'eau qui donne jusques là dessus, peut avoir causé tous ces effects, ou comme il y a quelque apparence, qu'une quantité de limas estans venus là mourir, (comme cette infinie multitude de papillons que je vis noyez dans la riviere) se soient convertis en pierre, par le continuel arrousement de la fraicheur, ou froideur de ce poudrin, & ce qui m'en donne quelque croyance est d'avoir veu & manié autrefois des poires, & un morceau de pain convertis en pierre ce qui ne se peut neantmoins qu'avec une grande longueur de temps, & en des lieux particulieres & fraiz, comme sont les quarrieres, où les poires, & le pain avoient esté metamorphosez, au rapport du Matematicien du Roy, qui me les fit voir environ l'an 1604.

Ce fut aussi en ces contrées où je trouvay des plantes de lys incarnats, ils n'avoient que deux fleurs au coupeau de chacune tige, mais elles estoient ravissantes, de plus curieux que moy en eussent apporté en France, mais je me contentay de louer Dieu en les admirans, & de les laisser pour l'amour du mesme Dieu.