Mes Sauvages arrivans à ce saut, me firent point les ceremonies ordinaires, ou, pour avoir trop de haste, ou à raison que je les avois reprist de semblables superstitions, lesquelles sont telles, selon que nous l'avons appris du sieur de Champlain. Apres que les Hurons, & Sauvages ont porté tous leurs pacquets, & les canots au bas du saut, ils s'assemblent en un lieu, où un d'entr'eux avec un plat de bois, va faire la queste, & chacun d'eux met dans ce plat un morceau de petun. La queste faite, le plat est mis au milieu de la troupe, & tous dancent à l'entour en chantans à leur mode; puis un des Capitaines fait une harangue, remonstrant que des long-temps ils ont accoustumé de faire une telle offrande, & que par ce moyen ils sont garantis de leurs ennemis, qui les attendent souvent au passage, & qu'autrement il leur arriveroit du desplaisir.

Cela fait je harangueur prend le plat, & va jetter le petun au milieu de la chaudière, du dessus les rochers, puis tous d'une voix, font un grand cry & acclamation, en finissant la ceremonie.

A une petite lieue de là, nous passames à main droite devant un autre saut, ou cheute d'eau admirable, d'une riviere qui vient du costé du Su, laquelle, tombe d'une telle impetuosité de 20 ou 25 brasses de haut dans la riviere où nous estions, qu'elle fait deux arcades, qui ont de largeur prés de deux ou trois cens pas. Les jeunes hommes Sauvages se donnent quelquefois le plaisir de passer avec leurs canots par dessous la plus large, & ne se mouillent que du poudrin de l'eau, mais je vous asseure qu'ils font en cela un acte de grand folie & temerité, pour le danger qu'il y a assez eminent: & puis à quel propos s'exposer sans profit dans un sujet qui leur peut causer un juste repentir, & attirer sur eux la risée & moquerie de tous les autres.

Autrefois les Hiroquois venoient jusques là surprendre nos Hurons, allans à la traite, mais à present ils ont comme, desisté d'y plus aller, jusques en l'an 1632 qu'ils firent des courses jusques à Kebec, pensans surprendre de nos François, & Montagnais au despourveu, & l'année suivante le second jour de Juin, furent aux trois rivieres, où ils tuerent deux François à coups de haches, & en blesserent cinq autres à coups de fleches dont l'un mourut bientost aprés. Ils eurent bien la hardiesse d'aborder encore la chalouppe avec leurs canots, & sans qu'un François les coucha en joue avec son harquebuze, où il ny avoit ny balle, ny poudre, il est croyable que pas un n'en fut eschappé, & qu'ils se fussent rendus maistres de la chalouppe, & de tout l'equipage des François.

Le sieur Goua qui commandoit à la barque à demye lieue de là, ayant ouy les cris du combat, despescha aussi-tost une chalouppe au secours, & luy mesme suivit aprés avec sa barque, mais trop tard, car quand ils arriverent là, les Hiroquois avoient desja fait leur coup, & faisoient leur retraite, dedans les bois, où aucun François n'eust ozé les suivre pour aucun commandement de leur Chef, s'excusant sur le danger trop eminent, & par ainsi ces Hiroquois nous ayans bravé & battus jusques dans nos terres, s'en retournerent glorieux avec les testes des meurtris.

On peut admirer en cecy la hardiesse de ces Sauvages, d'avoir ozé, sans crainte des espées ny des mousquets, traverser tant de pays, & de forests, & attaquer de nos François és contrées de l'habitation, sans que jamais on en aye pû tirer de revanche, & puis il y en a qui veulent dire qu'ayans leur harquebuze chargée, ils tiendraient teste à dix Sauvages, ce seroit bien assez à deux bien deliberez, car ils sont prompts de l'oeil & du pied pour s'esquiver, & grandement adroits de l'arc pour vous tirer, & puis gard les surprises.

Mes Hurons à tout evenement se tindrent tousjours sur leur garde, peur de surprise, & s'allerent cabaner hors du danger, & comme nous souffrimes les grandes ardeurs du Soleil pendant le jour, il nous fallut de mesme endurer les orages, les grands bruits du tonnere, & les pluyes continuelles pendant la nuict, jusques au lendemain matin qu'elle nous perça jusques aux os.

Qui fut alors bien empesché de sa contenance ce fut moy, car je ne sçavois mesme comment me gouverner dans nostre habit trempé, qui m'estoit fort lourd, & froid sur les espaules où il fut deux jours à seicher, dont je m'estonne que je n'en tombé malade, mais Dieu tres-bon me fortifioit tousjours au plus fort de mes peines & labeurs.

Un surcroy d'affliction nous arriva dans nos incommoditez de deux Algoumequins, lesquels nous estans venus voir aprés la pluye passée, nous firent croire du moins à mes gens, que la flotte Françoise estoit perie en mer, & que c'estoit perdre temps de vouloir passer outre, mes Hurons furent vivement touchez de cette mauvaise nouvelle & moy d'abord avec eux, mais ayant un peu ruminé à par moy & consideré ce qui en pouvoit estre, je me doutay incontinant de la malice des Algoumequins, qui avoient controuvé ce mensonge pour nous faire rebrousser chemin & en suitte persuader à tous nos Hurons de n'aller point à la traicte, pour en avoir eux mesmes tout le profit, ce que je fis sçavoir à mes gens qui reprirent courage, & continuerent leur voyage, avec esperance de bon succés.

De là nous allames cabaner à la petite Nation que nos Hurons appellent Quieunontateronons, ou nous eumes à peine pris terre, & dressé nostre cabane, que les députez du village nous vindrent visiter, & supplierent nos gens d'essuyer les larmes de 15 ou 20 pauvres femmes vefves, qui avoient perdu leur marys l'Hyver passé; les uns par la faim, & les autres de diverses maladies.