Mon Reverend Pere,
J'ay receu vostre lettre dattée de Kebec en Canada du quinziesme Aoust mil six cens vingt, pour responce je vous diray que j'ay grandement admiré la providence Divine, de ce que comme vous me fistes ce bien de me voir icy allant en Canada, je vous feis entendre mon sentiment sur ceste entreprise, & vostre Reverence me tesmoigna avoir le mesme, lorsque nous en traictions & deliberions ensemble à Pontoise, y craignant beaucoup d'obstacles. Dieu neantmoins l'exécutoit exactement en Canada, ce qui est comme un petit miracle qui me faict bien esperer; je loue & remercie nostre Seigneur, qu'avez pratiqué le dire de S. Paul, que je vous avois tant repeté. Prius quod animalè devidè quod spiritale. Ayant une maison à part hors l'habitation, que sera un Convent, où vous & vos Peres & Freres servirez, à Dieu, en l'observance regulière, en priere, contemplations, sacrifice & penitence, & qui pourra servir d'un Seminaire de Sauvages, & d'un lieu pour exercer la charité vers les malades. Et en quatriesme lieu sera une forteresse comme je vous disois. Une remarque que j'ay faict; que anciennement les Monasteres, estoient Convents de personnes religieuses, qui servoient à Dieu jour & nuict, & les jeunes y estoient instruicts comme il se voit en la Regle de S. Benoist, & en la vie de S. Anselme, & estoient aussi hospitaux, ce qui appert en tous les anciens Monasteres, ausquels il y a joint un hospital ou le lieu où il souloit estre, & l'on voit dedans les chartres en ces maisons là, des legs laissez par les fondateurs & bien-faicteurs; tant pour les Religieux, & tant pour l'hospital; puis c'estoient forteresses, pour se prevaloir contre les incursions des ennemis, soit de la part des infidelles ou autres, en signe dequoy nous les voyons encore aujourd'huy clos & fermez de murs crenelez, accompagnez de machicoulis & de tours, qui estoient des fortifications du passé. Nous voyons cela à sainct Denis en France, à sainct Germain des prés, à saincte Geneviesve, au Temple, à sainct Martin des Champs, à Paris, & en plusieurs autres lieux; c'est pourquoy vous devez zeler ces quatre choses soient en vostre maison & faicte très bien de faire cultiver la terre & mesnager pour vous ayder à fournir aux choses necessaires à une telle entreprise, j'en ay communiqué avec des plus celebres Docteurs en Theologie, seculiers & réguliers reformez, lesquels n'y trouvent aucune difficulté ny scrupule nonobstant vostre regle par ce que c'est un ordre & à ceste fin à y planter nostre saincte foy, ce qui ne se pourroit pas faire autrement selon l'experience que vous en avez depuis six ans, que vos Peres sont là, sans y avoir faict beaucoup de fruict faute de prendre ceste voye pour introduire le Cbristianisme au milieu de ses Sauvages, qui ne cognoissent & m'adorent aucune divinité. C'est un desseing tres-auguste, que dis-je, il est tout divin. C'est un oeuvre d'un incomparable mérite, mais aussi il est besoin d'estre particulierement aydé de Dieu, car Nisi Dominus aedificaverit domum in vanum laboraverunt qui aedificant eam. Non est volentis neque curientis miserantis sec Dei, il faut estre tout Apostolique & demander instamment à Dieu. Que faciat nos Idoncos Ministros, pour executer une si haute & divine entreprinse, & que tout ceux qui vous assistent là les François soient pierres visves fondamentales pour le bastiment de ceste nouvelle Eglise que vous voulez assembler là à nostre Seigneur. Il est besoin que leur vie puisse edifier & instruire à salut ces Sauvages, & davantage en vos Sacrifices tenant nostre Seigneur, luy demander misericorde pour ces infidelles, à ce qu'il leur ouvre le coeur pour recevoir la saincte foy & qu'il y prenne pied, comme vous le prenez, pour luy dans leurs terres. Quae adaperiat Dominus cordi illorum in lege sua & in praeceptis suis faciat eos ambulare. Et dresserez vous vos exercices & disciplines à ceste fin, envoyant continuellement des aspirations & souspirs vers Dieu, à ceste intention le demandant à la divine bonté avec prostrations & quelquefois les bras eslevez ou les bras estendus en Croix. Et quand vous sortez, de ces redoutables Autels du grand Dieu vivant, soufflez en la face de ces Sauvages cest esprit de vie, que vous y venez, recevoir, leurs mettant quelquefois vos mains lesquelles viennent de toucher & contratter ces Divins Misteres du précieux corps & sang de nostre Seigneur, les mettant, dis-je, sur leurs testes, d'autre fois leur imprimer au front ce signe terrible de nostre redemption la Croix, car mon Reverend Pere, fidés est domum Dei, he! qui sommes nous pour penser faire un oeuvre & de si importante consequence, ny mesmes un de moindre sans le concours de Dieu. Il nous faut croire que nous y nuyrons plustost par nos pecbez que d'y servir, c'est son oeuvre Domini est salus, Domini est assumptio nostra. Il nous y faut toutesfois employer diligemment & fortement. Qu'elle joye à la mort d'avoir acquis un grand peuple à Jésus Christ. Qu'elle gloire dans le Ciel de tirer aprés soy ces Nations. Je vous rends Infinies graces de ce que vostre Reverence a daigné m'y donner part, m'honorant de la commission que vous m'avez addressée par la vostre, je l'ay acceptée & accepte tres-volontiers m'en jugeant fort indigne, j'en espere toutefois quelque bon succés, veu que Dieu faict ordinairement ses oeuvres de rien, & par de foibles & quasi contraires moyens, comme je suis tel. Et sa divine Majesté, vous ayant inspiré de vous servir de moy en ce S. oeuvre, je luy recommande & faict recommander, par tous ses serviteurs & servantes. Pour le temporel, j'ay baillé à Monsieur Houel 200 escus pour commencer un Séminaire de six petits Sauvages dés cette année presente, lequel s'appellera le Séminaire de S. Charles, au moins que ce grand Reformateur vous protege, je vous envoyrai tous les ans pareille somme pour ce suject, & bien davantage pour vous accroistre & dilater, car j'espere l'année prochaine vous envoyer plus de mil escus. Ledit sieur Houel m'a dit, qu'il vous envoye pour plus de 1200 livres de vivres & commoditez des aumosnes qu'il avoit à vous, c'est un bon serviteur de Dieu, homme d'honneur & de mérite, qui s'employe fidellement & infatigablement pour ceste affaire, Monsieur Guerre vous dira le reste de ce que j'ay faict & feray Dieu aydant, car je suis du tout dédié à vous servir & assister en ceste Apostolique entreprise. Je prie nostre Seigneur la benir & vous conserver longuement & heureusement, pour y travailler fidellement & advantageusement & demeure, Mon R.P. Vostre bien-humble & tres-affectionné à vous servir. Charles des Boues, Grand Vicaire de Pontoise. De Pontoise ce 27 Fevrier 1621.


Comme le R.P. George fut deputé Commis des habitans du Canada vers le Roy, & de la Requeste qu'il presenta à sa Majesté, pour les affaires dudit Canada.

CHAPITRE VII.

JE N'ay point observé ny le temps ny l'année que le R. P. George passa en Canada, ny le sejour qu'il y a faict, non plus que de son gouvernement, mais j'ay remarqué qu'il y estoit en grande estime par les lettres, que le Roy luy faisoit l'honneur, d'escrire, dont on peut inférer de son merite. Or comme les affaires du Canada n'ont jamais esté bien prises & qu'il y a tousjours eu des desordres causez de son premier fondement, qui n'avoit pas esté entrepris par les Marchands pour la gloire de Dieu (comme j'ay dit, en quelque endroit de ce volume.) Le sieur de Champlain & tous les principaux habitans François du Canada, y desirans remedier & apporter quelque ordre dans ces desordres, firent une assemblée générale, en laquelle ils deputerent le R. P. George vers sa Majesté tres-Chrestienne, pour luy en faire les tres-humbles remonstrances, & negotier envers icelle tout ce qu'il cognoistroit estre expedient au bien & à l'advancement du Canada, s'en rapportant à sa prudence, à laquelle ils passerent, acte & procuration autentique pour luy valoir & servir en temps & lieu, dont en voicy coppie qui me servira plus que suffisante de tout ce que j'ay escrit des mesmes desordres qui ont duré jusqu'à la venue de cette nouvelle compagnie qui fait & promet quelque chose de mieux, dont ils auront de la gloire.

SÇACHENT TOUS QU'IL appartiendra. Que l'an de grace 1621, le 18e jour d'Aoust, du Regne de tres-haut, tres-puissant & tres-chrestien Monarque Louys 13e du nom, Roy de France de Navarre & de la nouvelle France ditte Occidentale, du Gouvernement de haut & puissant Seigneur Messire Henry Duc de Montmorency & de Dampville, Pair & Admiral de France, Gouverneur & Lieutenant general pour le Roy en Languedoc, & Viceroy des pays & terres de la nouvelle France ditte Occidentale, de la Lieutenance de noble homme Samuel de Champlain, Capitaine ordinaire pour le Roy en la Marine, Lieutenant general esdits pays & terres dudit seigneur Viceroy, que par permission dudit sieur Lieutenant se seroit faicte une assemblée generale de tous les François habitans de ce pais de la nouvelle France afin d'aviser des moiens les plus propres sur la ruyne & desolation de tout ce païs, & pour chercher les moiens de conserver la Religion Catholique, Apostolique & Romaine en son entier, l'authorité du Roy inviolable & l'obeïssance deuë audit Seigneur Viceroy, après que par ledit sieur Lieutenant, Religieux & habitans, presence du sieur Baptise Guers Commissaire dudit seigneur viceroy, a esté conclud & promis de ne vivre que pour la conservation de ladicte Religion, obeïssance inviolable au Roy & conservation de l'autorité dudit Seigneur Vice-roy, voyant cependant la prochaine ruine de tout le pays, a esté d'une pareille voix deliberé, que l'on feroit choix d'une personne de l'assemblée pour estre deputé de la part de tout le general du pays, afin d'aller aux pieds du Roy, faire les tres humbles submissions ausquelles la nature christianisme & obligation, rendent tous sujects redevables, & presenter avec toute humilité le Cahier du pays, auquel seront contenus les desordres arrivez en ce pays, & notamment ceste année mil six cens vingt-un. Et aussi qu'iceluy deputé aille trouver nostre-dit seigneur Viceroy, pour luy communiquer semblablement des mesmes desordres, & le supplier se joindre à leur complainte, pour la demande de l'ordre necessaire à tant de mal-heurs, qui menacent ces terres d'une perte future, & finallement pour qu'iceluy deputé puisse agir, requerir, convenir, traicter & accorder pour le General dudit pays, en tout & par tout ce qui sera l'advantage dudit pays. Et pour ce tous d'un pareil consentement & de la mesme voix cognoissant la saincte ardeur à la Religion chrestienne, le zele inviolable au service du Roy, & de l'affection passionnée à la conservation de l'autorité dudit seigneur Viceroy, qu'a tousjours constamment & fidellement, tesmoigné le Reverend Pere Georges le Ballif Religieux de l'ordre des Recollects, joint sa grande probité, doctrine & prudence. Nous l'avons commis, deputé, & delegué avec plain pouvoir & charge de faire, agir, representer, requerir, convenir, escrire & accorder, pour & au nom de tous les habitans de ceste terre, suppliant avec toute humilité sa Majesté, son conseil, & nostredit seigneur Viceroy, d'agreer ceste nostre delegation, conserver & proteger ledit R. Pere en ce qu'il ne soit troublé ny molesté de quelque personne que ce soit, ny sous quelque pretexte que ce puisse estre, à ce que paisiblement il puisse faire, agir & poursuivre les affaires du païs, duquel nous donnons derechef pouvoir de reduire tous les advis à luy donnez par les particuliers en un cahier general, & à iceluy apposer sa signature avec ample declaration que nous faisons, d'avoir pour aggreable & tenir pour vallable tout ce qui sera par iceluy Reverend Pere fait, signé, requis, negotié & accordé pour ce qui concernera ledit pays, & de plus luy donnons pouvoir de nommer & instituer un ou deux Advocats au Conseil de sa Majesté y Cours souveraines & Jurisdictions, pour & en son nom & au nostre, escrire, consulter, signer, plaider & requérir de sa Majesté & de son Conseil, tout ce qui concernera les affaires de ceste nouvelle France. Si requerons humblement tous les Princes, Potentats, Seigneurs, Gouverneurs, Prelats, Justiciers & tous qu'il appartiendra, de donner assistance & faveur audit Reverend Pere, & empecher qu'iceluy allant, venant ou sejournant en France ne soit inquieté ou molesté en ceste delegation avec particuliere obligation de recognoissance, autant qu'il sera à nous possibles. Donné à Kebec en la nouvelle France sous la signature des principaux habitans, faisans pour le general, lesquels pour autentiquer d'avantage ceste delegation, ont prié le tres-Reverend Pere en Dieu Denis Jamet Commissaire des Religieux, qui sont en ces terres, d'apposer son sceau Ecclesiastique, ce jour & an que dessous, signé Champlain, Frere Denis Jamet Commissaire, Frere Joseph le Caron, Hebert Procureur du Roy, Gilbert Courseron Lieutenant du Prevost, Boullé, Pierre Reye, le Tardif, I. le Groux, P. Desportes, Nicolas Greffier de la jurisdiction de Kebec & Greffier de l'assemblée, Guers Commissionné de Monseigneur le Vice-roy & present en cette eslection, & seellée en placard du scel dudit Reverend Pere Commissaire.

Le bon Pere Georges ayant ses despeches & pris les advis de tout ce qu'il avoit à faire, s'embarqua dans les premiers Navires fretez, pour le voyage de la France, où estant arrivé il employa la vivacité de son esprit, à faire valoir sa commission & remonstrer que si sa Majesté n'avoit un soin particulier du Canada & de contribuer aux frais necessaires, pour pouvoir mettre le pays en bon estat, que jamais on n'en tireroit gloire ny profit non plus que d'une terre abandonnée & deserte, quoy que bonne de soy & de grande esperance, & afin d'y pouvoir plus pressamment persuader le Roy, il luy fait une deduction des richesses du pays en la Requeste & és advis suivans, qu'il luy presenta, lesquels s'il eussent esté accomplis & effectués de point en point, comme on luy avoit faict esperer la nouvelle France seroit à present, un beau & riche pays, & la pluspart de ses peuples convertis, au lieu que ce n'est encor qu'un desert presque inhabité, sinon d'un peuple errant dont la pauvreté & la fainéantise, rendent egallement leur conversion difficile.


AU ROY

Sire,

Les pauvres Religieux Recollects habituez à Kebec en la nouvelle France vous remonstrent tres-humblement, que depuis six années en ça, qu'il a pleu à Dieu se servir de leur ministere soubs l'autorité de vostre Majesté, tant au voyage de cette terre etrangere, descouvertures du pays, qu'en la conversion des peuples plus Sauvages en la cognoissance de Dieu, qu'en leur conversion civile. Ils ont differé de donner leur advis, touchant cette entreprise, jusqu'à ce que l'expérience secondant leur bonne volonté, ils eussent avec tant plus de certitude qu'il importe de ne parler aux Roya que d'affaires bien digérées & meurement considerées, proposer à vostre Majesté ce qui est necessaire en ceste affaire: & bien qu'il semblast estre de leur devoir, dés les premières années de leur sejour audit pays, advertir vostre Majesté de ce qui estoit à faire pour la continuation de cet auguste dessein. Ils ont estimé que les lettres annuelles qu'ils ont escrit depuis leur arrivée suffisoient jusques à ce que le pays & les peuples leur feussent davantage cogneus, afin que selon qu'ils trouveroient tant de la disposition des peuples que des profits que l'on pourroit esperer de la terre, ils jugeassent ce qui seroit plus à propos; or est il qu'à present que la hantise des peuples les a rendus sçavans en leur recherche, & que les voyages qu'ils ont faict de cinq à six cens lieuës dans les terres en la compagnie du sieur de Champlain, Lieutenant sous vostre autorité de Monseigneur de Montmorency Viceroy du pays, leur ont acquis la cognoissance tant desirée des peuples de diverses contrées. Et voyans les grands & manifestes profits, qui peuvent reussir à la gloire de Dieu, augmentation du sceptre & de l'Empire des François, contentement singulier de vostre Majesté & proffit & utilité de tous ses sujects. Les supplians ont jugé estre expedient, voire grandement necessaire de declarer ce que en conscience ils recognoissent estre de toute ceste entreprise afin qu'il plaise à vostre Majesté leur accorder le contenu leur en memoire cy attaché.

Les supplians doncques sont avec la grace de Dieu, SIRE, dans une terre nommée par le commun Canada, mais mieux la nouvelle France, en un lieu appellé Kebec, basty par la diligence & industrie singuliere du sieur Champlain, fort avant dans le fleuve de sainct Laurens. Où ayant sejournez, ils ont appris les richesses de ce quartier & speciallement de ce fleuve accompagné de plusieurs belles & fertiles Isles, peuplé d'une telle abondance de toutes fortes de poissons quelle ne se peut descrire, bordée de costaux plains d'arbres fruictiers, comme noyers, chastagniers, pruniers, cerisiers, & vignes agrestes, avec quantité de prairies qui ornent & embellissent ses vallons, le reste de la terre garny & peuplé de toute sorte de chasse & plus qu'il y en a en France, & avec plus grand proffit en ce que non seulement ils ne manquent de gibier & bestes fauves ordinaires en ces païs, mais ont de plus des Eslans ou orignals, Castors, Renard noirs, & autres animaux dont la pelleterie donne accés & esperance, au bien futur d'un très grand commerce: davantage la bonté de ceste terre a esté de plus en plus recognuë par les voyages que les supplians y ont faict qui leur ont porté la cognoissance de plus de trois cent mille ames desireuses du labourage & faciles d'attirer à la cognoissance de Dieu, pour n'estre liez à aucun culte, par la conduite desquels peuples les fleuves, rivieres, lacs de largeur & longueur indicibles ont esté recognus par les supplians; mais comme le bien ne s'aquiert sans peine, il n'y a point de doute que outre les grands labeurs des supplians, en ses découvertures & leur sejour dans le pays, ce qui leur donne le plus de trouble n'est pas seulement de s'estre trouvé sans assistance d'aucune commodité, ains seulement de vivres par ceux qui sont associez en ce commerce, ausquels seuls faut advouer ceste obligation, mais que ces terres & leur abondance recognues par l'estranger, ils sont en perpetuelle crainte de surprises n'attendans que l'heure que l'on vienne coupper la gorge à tous ceux qui resident audit Kebec. Car il ne faut pas tant s'asseurer aux paupières abatües des Lyons, que l'on ne sçache qu'ils mordent en dormant, & que les ennemis de vostre Couronne, bien qu'ils semblent endormis ne viennent à l'appas de si grandes esperances de gain & de profit. En effect, SIRE, qui ne se hazarderoit de venir posseder une terre si riche laquelle donne de ses flancs des mines de fer & d'acier, qui rendent quarante-cinq pourcent, du plomb trente, du cuivre dix-huict, & qui en promet d'or & d'argent, terre qui donne par usure toutes sortes de semences, & laquelle dés à present donne les matériaux propres pour la construction de toutes sortes, de vaisseaux fournissant le Meirain, Jantes, planchages pour fenestrages & lambris, & de plus les Gommes, Bray & Raisins, en outre la pelleterie cy-dessus mentionnée. Les cendres & la potasse dequoy seul il se peut faire trafic de plus de cent mille escus, & ce qui est plus considerable, un autre qui possederoit ladite terre pourroit de là tenir en bride & contraincte plus de mille vaisseaux de vostre Estat qui vienent annuellement aux pesches dont ils emportent les huilles, les moluës, baleines & saulmons dont vos sujects se fervent. Il est vray que l'approche qu'on faict une fois les Anglais, qui coupèrent la gorge à la flotte des Jesuites accompagnée du sieur de Poitrincourt s'en allans en l'Accadie, donne aux supplians des apprehensions qui leur sont tant plus grandes qu'ils regretteroient de voir le tiltre auguste de nouvelle France changé en un autre, soit de nouvelle Hollande, Flandre, ou Angleterre: car à estimer qu'il y ait rien qui resiste à present à leur entreprise, c'est se flatter en l'attente d'un malheur inevitable s'il n'y est remedié, & bien que cela arrive ce ne sera sans en avoir esté long-temps menacez, sans mettre en ligne de compte les menées & entreprises de ceux de la Rochelle, qui tout les ans apportent armes & munitions aux Sauvages, les animans de couper la gorge aux François, & ruyner leur habitation, ce qui n'est pas peu considerable. Les supplians ont donc jugé estre de leur conscience de donner advis à vostre Majesté de l'interest qu'elle a en la conservation de ceste terre qui promet en la continuation des labeurs precedens un passage favorable pour aller à la Chine, ce qui est autant ou plus facile à conserver & maintenir, SIRE, sous vostre domination, qu'il est aysé à l'estranger imprimer sur le front de la France, une tache perpetuelle & indelebile pour n'avoir sçeu conserver une terre qui estoit à l'augmentation de fa gloire, laquelle conservation dépend de l'entretien de la Religion par l'authorité de la Justice, quand elles y seront toutes deux appuyées & maintenues par la force d'une garnison establie en un fort, qui faut bastir sur la croupe d'une Montagne qui tiendra plus de dix-huict cens lieuës de pays suject, attendu qu'il n'y a aucun abord recogneu que l'entrée dudit fleuve de S. Laurent. Ce qui fera reussir le commerce & le rendra grandement profitable, & par ainsi vostre gloire augmentée & une nouvelle fleur adjoustée à la Couronne Françoise.

Sur ces considerations, SIRE, plaise à vostre Majesté accorder aux supplians le contenu en leurs articles cy attachez pour la conservation dudit pays, accroissement & entretien de la Religion Chrestienne en iceluy, & ils continueront leurs labeurs & leurs prières pour l'Augmentation de vostre Empire & la prosperité de vostre Majesté. Outre que les ames qui seront par ce moyen conduites au Christianisme rendront leurs prieres, leurs biens & leurs vies tributaires de son Sceptre.

J'aurois encores icy descrit tout au long les articles presentez à sa Majesté mentionnez en la susdite Requeste, mais pour estre aussi peu necessaire comme ils ont eu peu d'effet, je me suis contenté d'en poser icy les principales & générales, sans m'arrester à celles des particuliers, qui ne pourroient de rien servir à mon suject, suffit que l'on sçache que sans interest, nos Religieux ont faict tout ce qu'ils ont pû pour le bien, honneur & salut du païs.