Très-humbles remonstrances & mémoires des choses necessaires pour l'entretien & execution de l'entreprise faicte en la nouvelle France presentées au Roy, & du temps qu'elle a esté descouverte.

Comme jamais l'homme ne peut acquerir la fin d'aucune chose que par les moyens propres & convenables à icelle, estant ainsi que le principal but & l'intention particuliere de sa Majesté vise à la conversion des ames, d'où dépend l'augmentation de son Empire & de sa gloire, il est vray qu'il est impossible d'y parvenir que par les moyens essentiels pour l'execution d'une si saincte entreprise, qui sont d'assister la religion de la justice, & toutes deux de la force, l'une ne pouvant subsister sans les autres & toutes trois bien associées se trouvent les pilliers & plus solides fondements d'un Estat. Partant sa Majesté outre plusieurs autres considerations est d'autant plus interessée à la conservation de la nouvelle France, sous son Empire par le moyen de ces trois arcsboutans, que nul autre Prince de la Chrestienté n'y peut rien pretendre, les François en ayant faict les descouvertures depuis cent seize ans, & continué jusques à present, car dés l'an mil cinq cens quatre, les Normands y allerent, au rapport mesme & par l'adveu des histoires estrangeres, & d'aprés eux Jacques Cartier en l'an mil cinq cens trente-quatre &, trente-cinq par l'expres commandement de François Premier. Depuis le marquis de la Roche fist ce voyage en l'an mil cinq cens nonante-cinq poursuivy en l'an mil six cens par Chauvin, qui fist bastir une demeure à Tadoussac, & en l'an mil six cens trois, le sieur de Monts accompagné du sieur de Champlain, qui firent des nouvelles descouvertures & des bastimens és lieux esquels il ne s'en estoit jamais veu, toutefois abandonnées puis aprés jusques en l'an mil six cens huict que le sieur de Poitrincourt avec des Peres Jesuites entreprist le voyage, où ils furent desconfits par les Anglois, qui pensoient triompher des travaux & peines des François. Mais en la mesme année le sieur de Champlain vint donner dans ces terres jusques, au lieu de Kebec, qui est advancé de plus de cent lieuës dans le fleuve de S. Laurens, où il fit l'habitation qui y est à present, & de là passa à plus de six cens lieuës dans ces terres nouvelles, où il a descouvert plusieurs belles contrées habitables dont l'on peut tirer de grandes richesses & commoditez dés à present, en esperer beaucoup plus à l'advenir, d'où se void l'interest que sa Majesté a de se prevaloir de la possession légitime de ceste terre, qui luy est d'autant plus asseurée que par la confession mesme des Cartes estrangeres, ce droict lui est acquis & cedé privativement à tous autres, & de là resulte l'obligation necessaire de sa Majesté à la contribution & assistance esperée pour la manutention de ce païs, qui ne se peut mieux conserver que par ces trois moyens, de la Religion, la Justice & la force, qui y feront (s'il plaist à sa Majesté) establies & par elle entretenues suivant ces articles & mémoires que les pauvres Religieux, Recollects habituez en ladite terre luy en presentent, protestant toutesfois qu'ils ne l'auroient jamais entrepris & d'entrer en une si grande cognoissance d'affaires, que l'on pourroit estimer outrepasser les bornes de leur institution & de leurs voeux, n'estoit la necessité de l'affaire, & qu'il ne se treuve autres personnes dans le païs qui puissent donner ces advis & ayent plus d'interest de faire ces très humbles remonstrances, pour la gloire de Dieu en la conversion des ames & pauvres nations qui s'y perdent sans cognoissance de leur Créateur & sans Religion & culte aucun, joinct à la considération qu'ils ont de l'utilité visible & augmentation asseurée de l'Empire de sa Majesté, qui luy feront agréer s'il luy plaist, ce qui luy est demandé, sçavoir,

Pour le regard de la Religion.

Que defences seront faictes à tous sujets de vostre Majesté, faisant profession de la Religion prétendue reformée d'y habituer ou y entretenir aucunes personnes de quelque nation que ce soit de ladite religion prétendue reformée, sur les peines qui feront jugées raisonnables.

Qu'il plaise à sa Majesté fonder un Séminaire de 50 enfans des Sauvages, pour six ans seulement à raison de 50 escus pour chacun qui seront par an 1500 escus, aprés lequel temps de six ans ils pourront estre entretenus voire un plus grand nombre, du revenu des terres qui seront cultivées pendant le dit temps. Lesquels enfans sont tous les jours offerts aux supplians par leurs parens, pour estre instruits & eslevés en la Religion Chrestienne, & pour ce donner une Abbaye pour le revenu y estre employé, la nourriture des Religieux de ladite Abbaye, & l'entretien préalablement faict.

Qu'il plaise à sa Majesté donner ausdits supplians dequoy avoir des livres, ornemens, ustencilles, meubles, vivres, & dequoy entretenir une douzaine d'hommes pour leur labourer de la terre & entretenir du bestail pendant sesdites six années seulement

Pour le regard de la Justice.

Il est grandement necessaire que sa Majesté accorde que la justice y soit exercée avec tant plus de puissance que les commencement des peuplades sont plus importans, afin d'eviter les reproches de nos voisins, & aussi pour ne permettre que sous l'authorité de sa Majesté il se commette des voleries, meurtres, assassinats, paillardise, blasphemes, & autres crimes des-ja par trop familiers, entre quelques François habitans en ladite terre &c.

Et pour le regard de la Force.