Celle cy estant l'humeur radicalle qui soustient les deux precedentes. Il plaira au Roy de donner dequoy bastir un fort dans le pays, une Tour à Tadoussac, lieu qui est l'unique abord des vaisseaux, & l'entretien pour six ans d'une garnison de cinquante hommes propre pour la construction & conservation dudit fort.
Finalement qu'il plaise au Roy donner au sieur de Champlain de son Arsenal des canons, poudres & munitions & augmenter son authorité & ses pensions de luy & sa famille, son appointement de deux cens escus n'estant suffisant pour un tel entretien, &c.
Voyla tout ce qui est des principales affaires que le R. Pere Georges negotia au Conseil & avec les Gens du Roy après en avoir parlé à sa Majesté & presenté les Articles cy-dessus, mais qui ont autant advancé le Canada qu'on a contribué à l'exécution & accomplissement d'icelles.
Voyage des Peres Guillaume & Irenée Recollects pour le Canada. D'un Sauvage baptisé & mort sur mer, & de quelques ceremonies des Montagnais pour les malades.
CHAPITRE VIII.
LEs visites des Superieurs dans les Ordres sacrez sont tellement importantes & necessaires que sans icelles, l'ordre delaisse d'estre ordre & se pervertit par ce delaissement. Ce fut la raison pour laquelle nos Peres assemblez au Chapitre tenu l'an 1622 firent eslection du R P. Guillaume Galleran pour Commissaire du Canada auquel on donna pour Compagnon le R. P. Irenée Piat qui dés long-temps desiroit s'employer à la conqueste des ames des pauvres Sauvages. C'estoit un choix qu'on ne pouvoit faire meilleur, & qui eut fait beaucoup s'il eut esté bien assisté, mais sa Majesté, ny contribuant rien, ou fort peu, les marchands n'ont pas eu assez de puissance non plus que de bonne volonté pour parfaire un si grand oeuvre que de reduire ces peuples & rendre le païs florissant, comme il se pourrait faire si on y employoit les despences superflues qui se font icy tous les ans, en ballets, jeux & banquets, & en tant d'habits mondains, qui montent jusques à l'excés, d'où, sensuit la ruine de beaucoup de bonnes familles.
Avec la benediction du R. P. Provincial ils s'acheminerent à Dieppe environ la my May, où ils furent favorablement receus dans les vaisseaux par le sieur Guillaume de Caen General de la flotte bien que de contraire Religion, car au reste il est homme poly, libéral & de bon entendement sçachant parfaictement bien commander en mer. Une chose en leur voyage leur fist grandement admirer la divine providence en l'ordre qu'il tient voulant sauver les hommes, Il y avoit un an & plus qu'un Sauvage Canadien avoit esté amené à Dieppe lors qu'estant tombé malade il desira s'en retourner en son pays en la compagnie de nos Peres, sans pour cela monstrer aucune inclination pour le Baptesme.
Estant embarqué il eut de merveilleuses tentations ou plustost imaginations qui augmentoient grandement son mal. Il eut opinion que e Maistre du vaisseau le vouloit faire mourir, de manière que s'il remuoit une corde il croyoit que c'estoit pour le pendre, & s'enfuyoit se cacher au fond du Navire, s'il alloit à luy il pensoit que c'estoit pour le jetter dans la mer & se prenoit à crier, & par ces continuelles inquiétudes d'esprit il se mit si bas & s'afoiblit de telle forte qu'il fut contraint d'en garder le lict, & chercher remede à sa santé, mais qui fut tout extraordinaire, car s'imaginant que mangeant beaucoup & incessamment seroit le vray moyen de sa guarison, il crioit tousjours à la faim, mangeoit sans relâche, & empiroit à mesure qu'il croyait se mieux porter du corps, tandis qu'interieurement Dieu illuminoit son ame & le tiroit des tenebres pour le mettre à la grace.
Le Père Irenée qui avoit pris soin de luy, l'oyoit souvent plaindre la nuit & s'escrier en son patois François qu'il escorchoit au moins mal: Moy pourquoy point Chrestien, moy pourquoy point Baptisé, & est à noter qu'estant en France il avoit esté souvent sollicité des Huguenots d'embrasser leur pretendue Religion, ce qu'il ne voulut jamais faire, Dieu le reservant pour son Eglise & pour son Palais celeste, où les Heretiques n'ont aucune part ny ceux qui sont hors de l'Eglise, car hors icelle il n'y a point de salut.