Le Pere Irenée le voyant si perseveremment demander le S. Baptesme, creut qu'il y avoit là quelque chose de Dieu & qu'il ne devoit point negliger cette ame laquelle la divine Majesté vouloit sauver, la difficulté estoit de luy faire entendre les mysteres de nostre S. Foy, & tirer de luy la confession, d'un Dieu mort pour nous en Croix, mais il n'y avoit point là de truchement qui le pû faire, pour ce, comme j'ay dit ailleurs, qu'ils n'ont point de mots propres pour leur faire entendre nos mysteres, & si le pauvre malade sçavoit fort peu de François.
Le Pere luy fist neantmoins comprendre au mieux qu'il pu, plus par signes que par paroles, car Dieu n'oblige pas à l'impossible, aprés quoy il luy presente une Image du crucifiement de nostre Seigneur, qu'il prist avec grande reverence en ostant son bonnet, & la mist auprés de luy, & souvent luy faisoit la mesme reverence; mais ce qui estoit de merveilleux, est que jamais il ne mangeoit qu'il ne joignit premierement les mains & remuoit les levres comme faisoit mon grand Sauvage Huron, il s'armoit du signe de la S. Croix & disoit humblement ces divines paroles, Jesus ayez pitié de moy.
Et comme il se sentit diminuer de force & en des apprehensions de mourir sans avoir receu le S. Baptesme, il recommença de plus bel & avec des afections plus pressantes à prier qu'on eut à luy donner, autrement qu'il estoit perdu. Le Père Irenée luy fit dire par le Truchement qu'on apprehendoit que si nostre Seigneur luy rendoit la santé, qu'il retournast derechef vivre en son ancienne vie Sauvage & delaissast là le Christianisme, il protesta que non, & qu'il vouloit vivre & mourir en nostre saincte Religion.
Là dessus on prist asseurance du General qu'il contribueroit à sa nourriture s'il revenoit en convalessence, peur que la necessité le contraignit de retourner à son ancien poste; c'est à dire vie barbare, puis on le baptisa. Chose admirable le Pere Commissaire ne luy eust pas plustost conferé ce Sacrement aprés un acte de contrition qu'on tira de luy, qu'il rendit son ame à Dieu le Créateur comme s'il n'eust attendu que cette application pour passer de cette vie en l'autre: Ce qui me faict dire avec S. Paul, ô grandeur des merveilles de Dieu, combien vos voyes sont inscrutables, voicy un Sauvage qui sort de son pays, il tombe malade, il est baptisé, il meurt & le voyla sauvé plus heureusement que beaucoup de Chrestiens qui vivent & meurent en infidels.
Le corps ayant esté ensevely & exposé honnestement sur le tillac, les Peres dirent L'Office & les prières accoustumées, aprés lesquelles il fut jetté dans la mer une grosse pierre attachée à son pied pour le faire couler au fond: il n'y eut qu'une seule chose en quoy on manqua, qui fut de n'avoir retenu de ses cheveux & de ses ongles, mais de ses cheveux principalement selon qu'ils ont de coustume, pour les monstrer à ses parens & à tous ceux de sa Nation, à fin de leur oster toute sinistre opinion qu'on l'eust tué ou submergé, car comme ils sont assez soupçonneux d'eux mesmes, il ne falloit que ce manquement là, pour les mettre en rumeur: (nous dirent quelques Sauvages de nos amis) on ne laissa pas neantmoins de faire des presens aux plus prochains parens du deffunct, pour leur oster tout suject de plainte, & nous mettre en asseurance de ce costé là.
Tandis qu'on estoit occupé à l'enterrement du deffunct le Navire suivoit sa routte & advança jusques à Tadoussac où ils arriverent fort heureusement, sinon qu'ils frayerent une roche entrant au port, qui les pensa perdre, dequoy eschappez, ils rendirent graces à Dieu & mouillerent l'anchre pour le repos d'une si longue navigation, pendant laquelle le P. Guillaume resta toujours sain & gaillard, & le P. Irenée au contraire presque tousjours malade & incommodé, voyla comme tous n'ont pas une mesme grace naturelle ny la force & vertu de pouvoir supporter l'air de la mer & la violence des tourmentes qui causent à la pluspart des maux de coeur fort grands, lesquels neantmoins se guerissent en abordent la terre, si plustost ils ne quittent, comme ils font, & puis reviennent, mais souvent avec de furieux vomissemens.
Le R.P. Guillaume monta à Kebec dans les premières barques & de là à nostre Convent, & le P. Irenée resta pour les dernieres afin d'assister tousjours les passagers & personnes Catholiques. Il trouva là une fort grande Croix que depuis quelque-temps nos Religieux avoient fait faire pour l'y eslever en signe de Victoire, mais les grands debats survenus entre les Navires des deux societez en empescha l'exécution jusques à l'arrivée dudit P. Irenée qui la benist solennellement & la fit eslever à l'ayde des hommes que Monsieur le General luy presta. Il y eut des Huguenots mesme qui s'y employerent d'affection, pendant que d'autres plus pervers se mocquoient. Ils édifièrent aussi une Chapelle de rameaux d'arbres, où ledit Pere dit la S. Messe au grand contentement de son ame & tous les bons Catholiques qui se trouverent là presens. Le Sieur de Caen ayant donné l'ordre necessaire à Tadoussac, partit pour Kebec avec le P. Irenée, lequel après un peu de repos, voulut se rendre miserable avec les miserables & aller hyverner avec les Montagnais pour apprendre leur langue; car c'est le principal suject pourquoy on s'y abandonne, & pour cest effect, il contracta amitié avec un barbare qui luy sembloit honneste homme, lequel après quelque petit present, luy promist place & nourriture dans sa cabane avec tout son emmeublement qui consistoit simplement en deux buches de bois, l'une pour luy servir de chevet & l'autre pour luy servir de cloison & le separer aucunement des autres, qui ont accoustumé de coucher tous pesle mesle les uns parmy les autres sans separation.
Voyla donc le bon Pere logé, mais en tel lieu qu'on ne voyoit que pauvreté, le Ciel estoit sa couverture & la terre nue son lict mollet: pour toute vaisselle il n'avoit que son escuelle d'escorce & sa cueiller, & le reste estoit bien peu de chose, encor se sentoit il bien-heureux, ô mon Jesus d'avoir rencontré un si bon hoste.
Mais il arriva par malheur peu de jours aprés sa venue une maladie inopinée au frere de ce Sauvage, pour laquelle il fallut faire alte au milieu des bois par l'espace de dix ou douze jours, pendant lesquels on chercha par tout des remedes à ce mal qui ne pû estre si-tost guery, car les Medecins ny les Apoticaires n'y sont pas là des plus sçavans. Il fallut donc avoir recours à l'Oracle & voicy comment: Le bon homme fist dresser au milieu de sa cabane une espece de tour ronde avec des pieux picquez en terre redoublez en dehors avec des couvertures & des escorces de bouleaux pour la rendre noire & obscure car le diable fuit par tout la lumiere.
Cela estant faict il fit entrer dedans un Maistre Pirotois ou Magicien, pour s'informer du diable qui avoit donné ce mal à son frere, afin de l'en punir & guarir le malade par le moyen de ceste punition, car ils sont tellement superstitieux en leurs maladies, qu'ils croyent qu'elles leurs sont ordinairement données par autruy ou causées par le malin esprit, qui en effect leur en donne souvent d'imaginaires, qui se guerissent par des pareilles imaginations, & voyla ce qui met le diable en crédit.