Or le bonhomme ne faisoit pas moins des siennes pour descouvrir les auteurs de la maladie de son frere, que le Maistre Pirotois dans sa petite tour, car il faisoit des gestes & des grimasses admirables, il se demenoit, il se frappoit le visage avec une forme de tambour de basques dans lequel y avoit quelque petits cailloux ou grains de bled d'Inde, & au dessus estoient depeintes des figures de diable; il heurloit il tempestoit, & faisoit des cris espouvantables, qui eussent faict peur à des personnes peu asseurées & encores moins accoustumées à ces charivaris, & puis tout à coup l'un & l'autre faisoient des pauses & demeuroient un petit espace de temps dans un profond silence, au milieu duquel le malade interrogeoit son médecin de l'autheur de son mal, qui luy en contoit à plaisir & tousjours des bourdes qu'il sçavoit gentiment controuver en charlatan raffiné.

A la fin aprés avoir encor bien tintamarre & faict des invocations à ce demon, il fut conclud par le Pirotois que le mal avoit esté donné par un Sauvage fort esloigné de là, surquoy resolution fut prise qu'on l'envoyeroit tuer par l'un des freres du malade (car ils estoient plusieurs) afin de tirer par ceste mort, la vengeance de sa malice & la guerison du malade comme j'ay dit. Voyla comme le diable se joue de ses pauvres miserables, & comme par les pernicieux conseils, il les destruict de sorte qu'ils ne peuvent mesme multiplier ny croistre en nombre à cause de ses tueries, non plus qu'en lumière & cognoissance de leur mal-heur.

Le Pere Irenée estonné d'un si meschant conseil, & que sa presence ny ses remonstrances ne pouvoient en rien modérer ny divertir ces mauvais desseins (comme nouveau Apostre parmy vn peuple gentil) il quitta là tout & s'en retourna au Convent pour y cathechiser les François, n'ayant pû assez tost corriger les barbares qu'il faut supporter & souvent dissimuler leur façon de faire avec une grande patience & douceur d'esprit, attendant le temps propre pour recueillir le fruict de la charité, car les forteresses du diable ne se prennent pas du premier coup n'y toujours avec violence.

C'est une methode de laquelle nous usons mesme parmy les gros Chrestiens, car d'abord allez parler de Dieu à un homme grandement avare ou addonné à ses plaisirs, il vous rebutera & tournera le dos, il y faut apporter de grandes precautions, encor a on bien de la peine de gaigner quelque chose sur leur esprit en dissimulant leur deffaut. Il me souvient à ce propos d'un certain gentil homme autant avare et indevot que sa femme estoit pieuse & saincte. Il fuyoit les Religieux & sa femme les accueilloit. Il ne parloit que d'escus & sa femme que de vertus, bref les Religieux ne pouvoient avoir d'entrée chez luy qu'il ne leur tournast aussitost les talons, peur qu'on luy parla des choses de son salut, ou de faire quelque aumosne aux pauvres, qui ne voyoient que Madame.

Il arriva neantmoins que nous l'abordames un soir comme il estoit à table, de se retirer il ny avoit point d'apparence, ni nous de coucher devant la porte estant en si bonne maison, donc par ceremonie il fut contrainct de nous offrir le couvert, car il cognoissait nostre ordre. Or que croyez vous quelle fut sa première pensée, elle fut justement de nous dire qu'il eut bien desiré que les douze plus gros de ses villageois fussent convertis en or enfermez dans sa cave. Voyla un merveilleux souhait & qui sentoit bien de son avarice, & tout le reste de son entretien ne fut que de semblables discours & des guerres où il avoit vieilly; mais la conclusion en fut tres-bonne aprés nos applications & ses reflections, car il nous fit promettre un soing de le voir plus souvent & de prier Dieu pour luy, puis nous conduit luy mesme dans la chambre & nous fist faire du feu, ce qui ne luy estoit jamais arrivé, dequoy Madame joyeuse au possible rendit graces à Dieu de la conversion de son mary qu'elle, n'avoit jamais veu dans une si grande devotion.


Des travaux de nos Religieux allans à l'Eslan, & à un second voyage que fist le Pere Irenée aux Sauvages où ils observerent quelque ceremonies pour avoir bon vent.

CHAPITRE IX

LE Pere Joseph voyant le P. Irenée plustost de retour qu'il n'esperoit, prist luy mesme sa place & s'en alla passer le reste de l'Hyver avec les Montagnais, afin de gaigner tousjours temps & disposer aucunement ce peuple de grossier au bien qu'on desisoit d'eux. Or il ne fut pas long-temps que les Sauvages prirent plusieurs Eslans, desquels ils en dedierent un pour nos pauvres Religieux de Kebec, qu'ils envoyerent advertir par un de leurs hommes pour le venir querir à dix ou douze lieuës de Kebec.

Le P. Irenée y voulut aller avec nostre bon frere Charles, & quelques François que leur presta le sieur de Champlain. Il faisoit pour lors un fort grand froid, le temps fort serain & la terre par tout couverte de cinq ou six pieds de neiges, c'est ce qui les contraignit aprés avoir faict provision d'un peu de galettes pour vivre en chemin, de s'accommoder chacun d'une paire de raquettes attachées sous leurs pieds pour n'enfoncer dans les neiges, & avec cela ils se mirent à la suitte de leur Sauvage qu'ils ne perdoient point de veue, à cause qu'il n'y a aucun sentier ny chemin en tout le pais.