La mère voyant son fils placé & hors de danger de mourir de faim, s'en retourna aussi tost avec ceux de sa Nation, le Pere Joseph comme superieur prevoyant pour l'advenir, fit mesurer tout le grain qui estoit au Convent, afin de voir combien l'on en pourroit user tous les jours & trouva que pour jusques à la my May à huict personnes qu'ils estoient, il n'y avoit pour chacune personne, que trois fois plain une escuelle à potage de farine, moitié de poix, & moitié d'orge qui estoit peu, n'eust esté les racines de nostre jardin, lesquelles leur servirent de pain, car d'aller à la queste, les autres n'avoient pas trop pour eux. Il est vray que les Sauvages les assssterent d'anguilles, mais qui devindrent d'un si mauvais goust, faute d'avoir esté suffisamment sallées, que les François s'estonnoient comme nos Religieux n'en estoient empoisonnez.
Voyage des Peres Daniel Boursier, & François Girard Recollects, pour la Nouvelle France. Comme ils furent pris par les Anglois, puis renvoyez, avec un Gentilhomme, sa femme, & sa famille, & des grandes risques qu'ils coururent en chemin.
CHAPITRE IX.
LA divine & adorable providence a des ressorts incognus aux hommes, par le moyen desquels il afflige les siens quand il luy plaist, & en la manière qui luy est plus agréable, sans que nous puissions en cela faire autre chose qu'admirer ses divins Jugements, & luy dire en toute humilité. O mon Dieu vous soiez à jamais beny, qui nous afflige icy bas, pour nous rendre bien-heureux la haut en Paradis.
Au temps que les Rochelois faisoient la guerre en France, & qu'on voyoit le Canada en un peril plus eminent de changer de maistre. Messieurs les nouveaux associez firent équipper 4 vaisseaux à Dieppe pour l'aller renvitailler, & fournir des munitions necessaires, sous la conduite du sieur de Rocmont, comme j'ay dit au Chap. precedent. Dans 2 de ces Navires s'embarquerent avec 2 PP. Jesuites, deux de nos Religieux, sçavoir le P. Daniel Boursier, & le Pere François Girard, pour le secours de nos Frères qui estoient dans le pays, après s'estre au prealable humblement recommandé à Dieu.
Ils se mirent sous voile au mois d'Avril de l'an 1628, & sous la faveur de leurs quatre vaisseaux, 13 ou 14 petits Navires, qui sous cette escorte passerent la manche, & se rendirent en terre Neuve, pour la pesche de la moluë. Mais à peine la flotte se vit elle partie du port, & singlans en mer, qu'elle se vit aussitost accueillie d'une tourmente fort grande, pendant laquelle deux grands vaisseaux Rochelois, d'environ 100 tonneaux chacun, les vinrent costoyer & essayer d'en surprendre quelqu'un, mais en vain, car les quatre vaisseaux se joignans ensemble avec tous les autres pour leur deffence commune, tournerent teste à ses Pirates & leur donnerent la chasse à coups de canons.
La tourmente qui continuoit les alloit encore menaçans d'un autre plus mauvais party que des Rochelois, s'ils n'eussent promptement relaschez à la rade de honque, où ils sejournerent prés de 8 jours, pendant lesquels les RR. PP. Jesuites, & les nostres eurent tout loisir de dire leur Chapelets, & catechiser les Mattelots & passagers, qui s'estoient en assez bon nombre embarquez pour habiter le Canada, si par malheur les Anglois ne les eussent desconfis, & renvoyez en France, comme je diray cy aprés.
La tourmente passée on se remit sous voile, mais aussi tost un Navire Holandois parut & les vint recognoistre, lequel ayant esté couru, pris & amené par les nostres, fut fouillé, sous la croyance qu'il estoit Pirate, comme en effet, sa mine, sa desmarche, & ses gens revesches & mal conditionnez, en donnoient de fortes conjectures, neantmoins, aprés l'avoir gardé vingt quatre heures & plus, on le laissa aller, comme nous fismes, nostre Anglois, faisans le mesme voyage. Il y en avoit pourtant de nostre équipage qui trouvoient à redire à cette douceur, alleguans pour principale raison des exemples signalées de la barbarie des Anglois, & Holandois à l'endroit des François, lors qu'ils les trouvoient à l'escart & sans temoins, voire qu'ils usoient mesme souvent de perfidie, comme les Holandois ne tesmoignerent que trop à l'encontre du fils du sieur du Pont Gravé, estant au Moluques, chargé d'espiceries pour la France, car l'ayant invité à leur bord, pour le festiner, sous les apparences d'une amitié cordiale, à peine furent-ils en train de boire & rinsser les verres à la santé de leurs amis, qu'ils envoyerent mettre le feu dans le Navire de ce jeune Gentilhomme, pour le priver luy & la France, de ce qu'il emmenoit, ô envie insupportable. Mais qui ne se fut affligé d'une telle perfidie & desloyauté, il eut fallu estre de bronze & insensible comme une pierre, ce jeune homme eslevoit les yeux au Ciel, imploroit son secours, & reprochoit à ces meschans leurs actions infames, pendant que son pauvre Navire se consommoit & reduisoit en cendres. Helas, disoit-il, en contemplant du haut de la dunette son honneur, & ses biens consommez dans les flammes, falloit il que te crusse à la parole des ennemis de Dieu, s'en est ma coulpe, & ma faute, je ne m'en puis prendre qu'à moy mesme, ne devois-je pas sçavoir que celuy qui est infidel à Dieu, l'est ordinairement aux hommes, mes pechez m'ont causé ces disgraces, ô Seigneur qu'au moins elles servent à mon salut, les ennemis m'ont affligé de tous costez, & suis confis dans les amertumes de mon coeur. O mort ne me sois plus cruelle, & ne me fais point languir, je t'appelle à mon secour, ravy mon ame, & qu'elle soit pour le Ciel, car je ne puis plus vivre sur la terre aprés avoir veu commettre une telle perfidie en mon endroit, par ceux qui ne subsistent que par l'assistance de mon Roy, les forces me manquent, les tristesses m'accablent, & les ennuys me consomment comme le foin devant la flamme.
O mon Dieu, disoit ce pauvre Gentilhomme, je recommande mon ame entre tes mains, je vous demande pardon de tous mes pechez passez, avec un regret infiny d'avoir irrité vostre divine justice, vous estes mort pour moy mon Sauveur, & dequoy serviroit ce Sang tres-precieux qui est decoulé de vos playes, sinon pour nettoyer nos coulpes, & les taches du peché qui ont enlaidy mon ame: Vous estes mon Dieu, & je suis vostre creature, vous estes le tout Puissant, & je suis un neant, & dequoy vous serviroit que je fusse perdu, ceux qui sont aux Enfers ne vous louent point, & les bienheureux chantent vos louanges, & les misericordes qui sont eternellement en vous. J'espereray donc en vous ô mon Jesus nonobstant mes fautes, car vous ne perdez que les obstinez. La Vierge & les SS. que j'invoque à mon secours, vous prient pour moy, & offrent au Pere Eternel toutes vos souffrances, les leurs, & celles que j'ay souffertes au reste de ma vie, en satisfaction de mes pechez.