En achevant ces prieres, il entra en l'agonie de la mort, & rendis son ame entre les mains de Createur, comme pieusement nous pouvons croire. Ce fut un grand dommage de ce jeune homme, car il donnoit de grandes esperances de sa personne, tant de sa valeur que de son bel esprit, mais l'envie de l'heretique Holandois, qui ne veut avoir de compagnon à la navigation s'il n'est plus fort que luy, luy osta les biens, & la vie.
Reprenons nos brisées, & disons que la flotte ayant tins mer environ cinq ou six sepmaines, arriva favorablement sur le grand Banc, où tous les Mattelots ayans la ligne en main pescherent quantité de moluës pour leur rafraichissement, car les salines que l'on a pour tout mets en mer, lassent extremement. Apres quoy ils aborderent les Isles d'Anticosti ausquelles ayans mouillé l'ancre, les Peres avec tous le reste de l'equipage descendirent à terre, louèrent Dieu, puis ayans planté une croix au nom de Jesus, qui les avoit là conduits, se rembarquerent & tirerent droit aux Isles percées, où ils trouverent un Navire de ceux qui esloient party de Dieppe avec eux, lequel s'estant senry bon voylier pour esquiver l'ennemy, avoit pris seul le devant à l'issue de la manche, pour arriver des premiers à la pesche, comme il fit.
La flotte ayant sejourné deux jours en ces Isles, fit voile pour le petit Gaspée, où l'on fut adverty par dix ou douze Sauvages, de l'arrivée de quatre ou cinq grands vaisseaux Anglois dans Tadoussac, lesquels s'estoient desja saisis de quelques Navires François contre la coste, dequoy nos gens bien estonnez ne sçavoient par maniere de dire, à quel Sainct se vouer, car ils se voyoient en de très grands dangers d'estre tuez en combat tant, ou d'estre fais prisonniers en se rendans, & traitez; à la rigueur des ennemis, à cause principalement des Religieux qui estoient dans leurs vaisseaux, c'est ce qui les fit estre tellement pressans & importuns à leur endroit, qu'ils contraignirent nos deux Peres, avec deux autres qui s'estoient embarquez avec eux de se couvrir d'habits seculiers, ce qu'ils firent, mais avec tant de regret & de desplaisir, que jamais il n'y eussent consenty si la charité & la compassîon qu'ils avoient de ses pauvres François qu'ils voyoient comme desesperez, ne les y eut contraints, & comme obligez.
Apres quoy on tint conseil de guerre auquel il fut conclud que leur première pensée seroit suivie, qui estoit de se bien batre si les autres abordoient, puis qu'il n'y avoit point là lieu de retraite, ny moyen de s'esquiver de l'ennemy, qui estoit aux aguets. Neantmoins avant que de hasarder, comme j'ay dit cy devant au Chap. 8 ils adviserent d'envoyer une chalouppe de 10 ou 11 hommes à Kebec par des lieux destournez, sous la conduite d'un nommé Desdames, pour advertir le sieur de Champlain de leur arrivée, & qu'ils leur portoient dequoy renvitailler l'habitation de toutes choses necessaires, & de la peine où ils se trouvoient, afin qu'il se tint luy-mesme sur ses gardes. Ils ordonnerent aussi audit Commis les lsles de S. Bernard pour le rendez-vous, & où ils l'attendroient si plustost ils n'estoient pris.
La voile au vent, & la chalouppe partie, la pauvre flotte marchoit entre la crainte & esperance pour les Isles S. Bernard, lors qu'ils apperceurent l'armée Angloise venir droit à eux pour les combatre mais nos gens qui ne sentoient pas la partie egale en prirent bien tost l'espouvente, & s'enfuyrent à vauderoute, & les autres aprés, qui les poursuivirent jusques au lendemain trois heures après midy qu'ils les abordèrent & saluerent d'une volée de canon, qui leur fut respondu de mesme, & de là commença une tres-furieuse batterie de part & d'autre, les uns pour empieter, & les autres pour se defendre, mais à la fin les Anglois obtindrent la victoire sur les François qui se defendirent fort vaillamment, car ils tirèrent jusques au plomb de leurs lignes, & en 14 ou 15 heures de temps que dura le combat, il fut tiré de part & d'autre, plus de douze cens volées de canon, à ce que m'ont dit ceux qui y estoient presens, & si neantmoins de tant de coups de foudres & de tonnerres, il n'y eut jamais que deux François de tuez, & quelques autres de blessez, mais le debris de deux vollées de canons qui donneront à fleur d'eau de leur Admiral, avec le manquement de poudre & de munition, qui fut en fin la cause de leur malheur, & qu'il fallu parlementer, & demander composition, qui leur fut accordée assez honorable pour gens reduits à l'extremité.
Il y en a qui veulent dire qu'ils devoient venir à bord, & rendre combat, l'espée ou la picque à la main, mais helas les pauvres gens, eussent bien empiré leur marché, car au lieu que la vie leur fust accordée, & l'honneur aux femmes conservé, ils pouvoient dans un combat inégal, perdre & l'un & l'autre, costé des personnes qui leur estoient de beaucoup superieurs, & en force, & en nombre.
La composition fut qu'il ne seroit fait aucun desplaisir aux Peres Jesuites, ny aux PP. Recollects. Que l'honneur des femmes, & des filles leur seroit conservé. Qu'ils donneroient passages, vivres, & vaisseaux à tous ceux de l'quipage qui devroient retourner en France. Mais que tout le reste du pillage avec les hardes des pauvres François, appartiendroient aux Anglois, lesquels partagèrent entr'eux, après qu'ils eurent deschargé la pluspart des hommes à terre, ausquels ils donnerent, selon le concordat, deux vaisseaux, & les vivres necessaires pour retourner en France, à telle heure qu'ils voudroient.
Pour les Peres, & les PP. jesuites, les Capitaines, Admiral, & vice-Admiral, & quelques autres des principaux François, furent dispersez en plusieurs vaisseaux Anglois, pour estre conduits en Angleterre, voir adjuger la flotte Françoise estre de bonne prise, & eux-mesmes arrestez jusques à entier payement de la rançon qu'on estoit convenu. Le monde estant ainsi dispersé, la flotte partit des Isles de Miscou, & se rendit à celles de sainct Pierre, où ils trouverent quatre Navires Basques de sainct Jean de Lus, chargez de moines & abandonnez des Mattelots qui s'estoient cachez dans les bois, peur de tomber entre les mains des Anglois, ausquels il fut facile se saisir des vaisseaux, & de tout ce qui estoit dedans & de la pluspart du poisson sec qui estoit encore sur le galay, n'y ayant personne pour le deffendre.
Tant de marchandises & de pirateries leur emplit tellement leurs Navires, qu'il furent contraints se descharger de ce qui leur servoit le moins, & entre autres choses, ils deschargerent de nos Peres, & d'un honneste mais fort sage gentil-homme nommé le sieur le Faucheur Parisien, de sa femme & de ses cinq enfans, d'un Médecin & de quinze ou seize Mattelots Biernois, de tous lesquels ils n'eussent pû esperer une once de bonne monnoye; ayans perdu dans la flotte, tout ce peu de bien qu'ils avoient embarquez sous l'esperance de s'habituer en Canada pour y vivre eux & leur familles, le reste de leur vie, mais qui par mal-heur ne leur reussit pas bien.
Aprés que ces pauvres gens furent descendus à terre, on leur fist offre de vivres & de vaisseaux pour retouner en France, qui furent en mesme temps acceptez comme une gratification, car qu'elle consolation pouvoient ils avoir dans des vaisseaux où il ne se faisoit aucun exercice que de la Religion pretendue reformée, où on n'oyoit chanter que des marottes, faire vie que de rustres & d'epicuriens, à la verité on ne leur fist aucun desplaisir en leur personnes ny d'affront à leur honneur & reputation, mais c'estoit assez d'affliction que de se voir esclaves & prisonniers, entre les mains de personnes si esloignées du bon sentiment & de la voye qui conduit au Ciel. Le Navire qui leur fut donné fut un de ceux nouvellement pris sur les basques, duquel ils se servirent autant long-temps qu'il plut à Dieu, je dis qu'il plut à Dieu, car pensans dans ceste apparente commodité se servir d'une opportune commodité, ils se mirent dans des hazards & périls jusqu'à l'extrémité.