Mon Dieu vous estes admirable, & adorables sont vos jugemens, mais il est vray que sans vostre assistance particuliere, l'homme de bien succomberoit souvent sous le pesant faix de vos visites. Les Anglois n'estoient pas à peine partis de ces Isles, que les Basques à qui lesdits Anglois avoient pris, fouragez & emmené leurs vaisseaux, vindrent dans quatre ou cinq chalouppes, se saisir à l'improviste du Navire de nos pauvres François, pendant qu'ils, estoient à terre empechés à racommoder leur hardes & donner ordre pour leur voyage: qui fut bien affligé, ce furent ces pauvres exilez, car ils se virent tombé de deux sieges à terre comme l'on dit, & en danger de mourir miserablement dans ce desert, car ils ne sçavoient plus à qui avoir recours.

On dit qu'on peut, reprendre son bien où on le trouve. Ces Basques avoient donc raison de reprendre le leur en ce Navire qui leur avoit esté osté par les Anglois, mais nos gens avoient aussi un juste sujet de déplorer leur infortune, & d'avoir recours aux larmes & aux prieres, puis que tout secours humain leur avoit manqué, & sembloit que le Ciel & la terre eussent conjuré leur ruyne. Ils se veulent neantmoins roidir contre ces Basques & en disputer le Navire comme pris de bonne guerre, disoient-ils, par les Anglois, car la necessité a tousjours des inventions pour se liberer d'elle mesme.

Dix ou douze Mattelots des plus resolus entrerent dans une chalouppe & allerent recognoistre ces Basques, qui avoient repris leur Navire, pendant que le reste de l'équipage les suivoit dans une autre, mais au lieu d'estre les bienvenus, les Basques justement irrité les penserent tous assommer à coups de pierres, (car les Anglois ne leur avoient laissé aucunes autres armes à feu.) Il y en eut cinq on six de blessez, qui firent prendre la fuyte à tout le reste sur les montagnes voisines, tellement qu'avec le Navire les Basques eurent encores tous les paquets & les hardes de nos gens, qu'ils avoient laissé sur la terre.

Que pouvoient dire alors nos pauvres Religieux, sinon de crier au Seigneur qu'il eu pitié d'eux & de tout ce peuple, pour moy je n'ay rien ouy de plus admirable en toutes ces disgraces que la confiance de cette honneste damoiselle mere & de ses trois filles, courageuses comme des Amazones, & qui sçavoient devorer les difficultés dés leur naissance, par de bonnes & fermes resolutions, de recevoir & endurer le tout pour l'honneur & l'amour d'un Dieu. Ce sont graces qui ne sont pas communes à toutes les femmes, qui sont d'ordinaire timides & craintives aux moindres difficultez, & partant louables en celles qu'au milieu des plus grands hazards, se monstroient egalement courageuse avec le père & les fils.

Les Basques ne se contenterent pas d'avoir pris les hardes de ces pauvres gens, & le Navire destiné par les Anglois pour les reconduire en France, mais quinze ou seize de leurs hommes armez de demy piques, les coururent encor sur la montagne pour les tuer, disans qu'ils leur avoient amenez les Anglois, & l'eurent fait, sans l'intercession de nos Peres, & les larmes de ces bonnes Damoiselles, qui leur tesmoignerent du contraire, tellement qu'à toute peine ils leur sauverent la vie, & lenr obtindrent une chalouppe avec un peu de biscuit & de cidre, avec quoy ils eurent un commandement absolu de partir dans une heure sur peine de la vie, qui estoit une rudesse bien grande envers des pauvres Mattelots affligez comme estoient aussi en effet, les pauvres Basques degradez reduits de riches marchands à de pauvres devalisez.

Ils se mirent donc en mer avec leur chalouppe rodant la coste, bien en peine qu'ils deviendroient & où ils pourroient avoir du secours, mais Dieu qui n'abandonne jamais les siens au besoin, leur fist la grace d'eviter les perils de la mer, & d'arriver heureusement en deux fois vingt-quatre heures, aux Isles de plaisance, où ils trouverent fort à propos, des Navires prests à faire voille pour leur retour en France, qui les receurent & donnèrent charitablement place parmy eux.

Cependant nos pauvres Religieux, le gentil-homme, sa femme & ses enfans estoient restés à la mercy des Basques qui ne les voulurent pas repasser en France ny leur donner place dans leur Navire rescous, si Dieu très-bon ne leur eut amoly le coeur endurcy par le marteau des afflictions, qui fut la cause de les faire recevoir, autrement il eut fallu mourir de faim dans ces desert ou estre mangé des bestes.

Ils furent pres de cinq sepmaines empeches à racommoder leur vaisseau gasté par les Anglois, puis ils cinglèrent en mer avec nos gens environ la my-Septembre, & deux autres Navires qui les estoient venus trouver au bruit de leur disgrace, assez ordinaires aux Mariniers.

Le vent du commencement leur fut assez favorable, mais qui se changea soudain en une si furieuse tourmente pendant quatre ou cinq jours, que les Mattelots desesperans de leur salut, avoient tousjour la coignée au pied du grand mas pour le couper s'il eut trop panché, comme le dernier remede.

Tout ce que nos Religieux pouvoient faire dans cette extremité, estoit de prier Dieu, & d'induire tous les autres d'en faire de mesme & de se mettre en bon estat, car souvent nos disgraces ont leur source dans nos pechez, comme aux gens de bien dans leurs merites, mais la tourmente continuant de plus bel à mesure qu'ils prioient Dieu, comme si le diable eut voulu debattre contre eux, ils leur firent faire un voeu à nostre Séraphique Pere fainct François, lequel estant fait la tempeste des aussi-tost cessa, il n'y eut que les deux autres Navires separez par les vents, qui ne se retrouverent point au calme, & s'ils perirent ou non personne n'en a rien sçeu.