Or pour ce que l'invention de cette saincte image a esté autant miraculeuse qu'admirable, & qui a grandement acerez la devotion du peuple envers icelle, je vous diray succinctement ce que j'en ay appris de personnes dignes de foy afin de vous inviter avec moy de louer Dieu en ses Saincts.
Avant que la ville de Colonne en Galice fut reduite en forteresse, & accommodée d'un Parlement qui la rend celebre pour le jourd'huy, il y eut une trouppe de pescheurs, qui ayans jettés leurs rets dans la mer, pensans y prendre du poisson en tirèrent cette saincte Image, mais avec tant de peine à quinze Mattelots qu'ils estoient, que comme il est dit des Apostres dans les Sainctes lettres, ils penserent rompre leur rets, chargez de cette seule Image sans poisson, ce qui les mist en telle admiration qu'ils en louerent Dieu sur le champs, se prosternerent devant icelle, & la porterent dans le Convent de nos Peres, qui la poserent reveremment dans l'une des Chappelle de l'Eglise, où elle est encore à present reverée d'un chacun comme j'ay dit.
Cette saincte Image est ordinairement couverte d'un rideau de taffetas bleu, qui se tire pour la faire voir aux pelerins qui y arrivent de toutes parts. Il y a aussi une lampe ardente qui y brusle jour & nuict que quelque personne devote y entretient. Cette figure n'est que de bois; de la hauteur environ de deux pieds, & assez noire & obscure comme sont ordinairement toutes les Images miraculeuses, pour monstrer que Dieu ne cherche point la politesse ny la beauté extérieure aux Ames esleveés; comme l'humilité & l'aneantissement, representé par cette couleur basse. Je suis noire, mais je suis belle disoit l'espouse aux Cantiques des Cantiques, qui est une pensée bien contraire à celle du monde qui ne faict estat que de l'exterieure beauté simplement, comme Dieu de l'intérieur qui se conserve sous la cendre de l'humilté & de la bassesse.
Quelques années aprés l'invention de ceste Image, les Anglois qui avoient guerre contre l'Espagne, s'estans rendus maistre de Colonne non encores fortifié comme il est à present, mirent le feu dans nostre Eglise qu'ils bruslerent pour la pluspart excepté l'image qui resta en son entier du milieu des flammes, dequoy irrité ces meschants heritiques, la jetterent jusques à sept fois dans un feu plus ardant qui ne luy fist aucun mal, ce que voyans, ils la mirent en piece, la briserent par morceaux & la jetterent derechef dans le feu, croyans qu'ayant perdu sa forme le feu consommeroit la matiere & par ainsi qu'ils resteroient victorieux, mais Dieu tout puissant qui ne peut estre vaincu de personne en conserva les pieces, les rassembla, & restablit l'image de la saincte Vierge, comme nous la voyons encores de present dans nostre Eglise dudit Colonne, sans que le feu paroisse y avoir laissé marque qu'un peu de noirceur pour tesmoignage du miracle.
Les devotions sont tres-bonnes, mais il faut encores penser de son retour au logis, car aprés avoir veu Marie il faut voir Marre, & descendre de l'eschelle de Jacob avec les Anges, pour y remonter avec eux, c'est le train de nostre vie & le soin de nos pensées qui montent à Dieu & reviennent & nous. O mon Dieu il le faut avoir un oeil pour voir vostre grandeur & un autre pour considerer nostre bassesse.
Les Peres Daniel & François s'estans suffisamment contentez en leur devotion & pris du repos aprés un long travail avec leur petite compagnie. Il fut question de trousser bagage, & voir sur le port s'il y auroit aucun Navire prest à faire voile pour la France, mais ne s'y en estant point trouvé, Monsieur le Gouverneur leur fist preparer son Brigantin, & conduire exprés jusques à la ville de Har, avec commandement de les loger & traicter honnorablement dans la maison de ville autant de temps qu'ils desireroient, ce qui fut de tout point observé pendant 15 jours qu'ils y sejournerent, car la jeunesse ne pouvoit avancer.
Ils furent non seulement regalez de tout ce qui leur faisoit besoin, mais mesme avant partir le bon gentil-homme receut encor la pièce en particulier, pour d'autres nesessitez qui pourroient survenir à sa famille, de maniere que l'on pouvoit dire que Dieu leur faisoit pleuvoir la manne au milieu des deserts, tant estoit grande la charité de ce peuple envers ces estrangers, sinon que le grand respect & la devotion qu'ils ont à nostre Ordre, leur donnat l'envie de les assister, car sans exageration, entre tous les Ordres, les Espagnols font principallement estat des Religieux de sainct François qu'ils reverent comme Anges descendus du Ciel, desquels les grands tiennent à grâce singuliere de pouvoir mourir ou du moins d'estre ensevelis dans leur habit, & sçay des Dames que peur d'estre prevenuës de la mort sans ceste faveur, en gardent sous clefs dans leur cabinet, aussi devote à l'Ordre de ce grand Sainct qu'estoit de deffunct Monsieur de Ragecourt gentil-homme Lorrain, qui receut de nostre Pere Gardien de Mets, ce sainct habit un peu avant sa mort.
La mesme grace avoit esté conferée à Madame la Comtesse de Marcoussey, Gouvernante de la Province de Vosges, laquelle mourut (quoy que fort jeune) aussi sainctement & autant desnuée des affections de la terre que j'aye jamais cognu personne de qualité, & pour ce que sa fin a esté fort edificative comme sa vie fort honneste, & que quelques bonnes ames pourront faire leur profit des graces que Dieu luy fist la disposant à la mort, j'en diray succinctement l'evenement à la gloire de nostre Seigneur, qui suivant les promesses faictes à nostre Pere sainct François, donne tousjours une heureuse fin à ceux qui sont vrayement devots en son Ordre.
Cette Dame quoy qu'en apparence mondaine (& pleust à Dieu que les autres ne le fussent qu'en apparence,) estoit tres devote aux enfans d'un si grand Patriarche, elle faisoit bien sa Cour, mais elle servoit encor mieux à Dieu, car aux bonnes festes de l'année, elle ne manquoit jamais au devoir d'une bonne Chrestienne, non plus qu'à donner largement aux pauvres des biens que Dieu luy avoit largement presté, à quoy la portoit grandement deffunct Monsieur le Comte à qui j'ay souvent ouy dire qu'il vouloit luy mesme soigner pour son ame dés son vivant comme il faisoit en effet, sans en attendre à ses héritiers, car comme il disoit, combien en voit on de trompez, ou plustost combien y en a il qui se trompent eux mesmes, attendans de faire par autruy ce qu'ils devroient faire par eux mesmes. La chandelle qui va devant vaut micux que la torche qui suit aprés, un peu patir en ce monde icy, vaut mieux qu'un longtemps en purgatoire, un escu donné de son vivant, que dix aprés sa mort, & puis qui sçait que les héritiers s'aquitteront fidellement de la volonté dernière du testateur.
Ils s'amusent à partager ses biens, on dispute de son testament, on querelle ses creanciers & souvent on maudit son mauvais ordre & les troubles qu'il leur a laissé aprés son trespas. O pauvres gens qui ne prevoyez pas à vos affaires, & encores moins à vostre salut pensez à vous. O vieux avaricieux, qui ne pouvez ouyr la voix du pauvre, vous oyrez la voix des diables qui crieront à vos oreilles, ton temps est passé, tes consolations ont pris fin, la rouille a mangé tes richesses, & les vers la charongne, il n'y a point de Paradis pour toy, que diras-tu, & toy femme mondaine, quoy penseras tu à l'heure de la mort qui t'est inevitable.