Je ne veux pas juger de personne ny condamner aucun, mais j'ay fort douté du salut de plusieurs riches avares que j'ay veu mourir, & d'autres, que je cognois qui pensent moins en Dieu qu'en leurs richesses, & s'ils donnent l'aumosne aux pauvres, c'est si peu & si mesquinement que je ne sçay s'ils y auront du merite. Il faut donner gayement si l'on donne, car Dieu ayme le joyeux donner, si on a peu, donner peu, si beaucoup, beaucoup, & tousjours de bonne volonté, comme il est dit en Tobie. Il y a mesmes de ces devotes qui ne sont charitables que du bout des levres, mais aussi sont elles bien éloignées du mérite de celle de laquelle je vay reprendre l'histoire dont voicy la suitte.
Madame la Comtesse allant faîre ses devotions à Nostre-Dame de Liesse, eut un songe la nuict, dont elle rumina fort des effects, il luy semloit mourir ayant deux Recollects à ses costez qui luy assistoient; à son resveil, elle conta son songe à Madame de saincte Marie sa tante, laquelle pour l'heure n'en fist aucun estat, disant qu'elle n'y devoit adjouster de foy. Un an aprés, le Pere Cyprian Gallicher estant faict Gardien de nostre Convent de Mets, fut visiter laditte Dame à son chasteau de Goin, si-tost qu'elle l'eut envisagé se tournant à l'une de ses Damoiselles suivante luy dit: la Rochette, voyla l'un des Peres que je vis en songe allant à Nostre-Dame de Liesse, & deslors en fit fort estat, l'excellence estoit qu'elle ne l'avoit jamais veu que ce jour là, ce qui luy fist esperer la verité de son songe.
L'année suivante estant de eommunauté en nostre Convent de Mets, ledit Pere Gardien me mena en devotion à sainct Nicolas, & au retour fusmes un Lundy matin au chasteau de Goin pour y voir laditte Dame, laquelle un petit mal de teste avoit arrestée ce jour là dans son lict, plus tard qu'à l'ordinaire, car le precedent, elle se portoit parfaitement bien, & sans apparence de maladie. Ayant sçeue nostre venue par le sieur Foursier précepteur du jeune Comte son fils unique, & à present F. Daniel Boursier, celuy duquel je fais mention dans ce voyage, elle ne dit autre chose sinon. Les Peres sont venus pour m'assister à la mort, je veux mourir fille de S. François & leur en demanderay l'habit, elle le demanda & le receu, & tous ses Sacremens, puis mourut le P. Gardien, disans les recommandations de l'ame à l'un des costez du lict, tandis que de l'autre je l'exhortois à bien mourir, comme elle fit rendant son ame entre les mains de son Createur, comme pieusement nous pouvons croire, avec cette derniere action de choisir la medaille de son Chappelet qu'elle tint entre ses doigts en expirant, & prononçant le S. nom de Jesus.
Revenons à nos Espagnols, ils tiennent faveur de pouvoir baiser la corde ou l'habit, d'un Frere Mineur, comme à grace singulier d'y pouvoir mourir, je fus un jour bien estonné qu'entrant en une maison de condition au Duché de Luxembourg, les deux filles mesme du logis, nous vindrent recevoir à la porte, & baiserent le bout de nostre habit, ce qui me fut fort extraordinaire pour n'avoir jamais veu une pareille pratique en France, où il n'y a que les seules personnes pieuses & de condition qui fassent estat des Religieux.
Je diray encor à la gloire de Dieu, & à la confusion des indevots, ce que j'ay appris d'un Pere Capucin revenant nouvellement d'Espagne, que comme il logeoit ordinairement dans quelqu'un de nos Convents qui y sont fort frequents, passant par la Province de la Conception, au mesme Royaume, où nos Religieux gardent un silence perpétuel, plus estroit qu'aucun autre Ordre qui soit dans l'Eglise, & pour cet effect ont presque tous leurs Convent bastis en des lieux champestres, & esloignez des villes.
Il interrogea quelques villageois, comment ils pouvoient nourrit des Convents de Recollets, qui ne moissonnent ny ne font aucune provision, veu qu'eux mesme estoient pauvres & necessiteux, & n'avoient dequoy pour la pluspart que de leur petit labeur. Ils luy respondirent, en vérité mon pere, nous leur donnerions encor nostre coeur s'ils en avoient affaire.
M'entretenant un jour sur mer avec un Pilotte Huguenot, homme d'esprit, & tres-honneste à sa mauvaise religion prés, des voyages qu'il avoit fait avec les Holandois, en divers endroits du monde, m'asseura du profit que faisoient les Religieux dans les Indes, & qu'il ny avoit veu aucun Navire, d'Espagne, où il ny en eut toujours quelqu'un dedans, ce qui luy servit aucune fois, car comme luy & tout son équipage se trouvèrent un certain temps, en tres-grande disette & necessité de vivres sans sçavoir ou en pouvoir recouvrer, les Holandois n'avoient point lieux de retraite en ces contrées là, & peu en d'autres, à cause de leur rudesse & cruauté à l'encontre des naturels du pays, qu'ils traitent en bestes, comme il appert en l'Isle de Java Major qu'ils ont prise sur le Mattran Empereur du pays, car, ils les tiennent presque tous enchaisnez deux à deux par les pieds, & ne leur permettent d'aller jamais en ville qu'il n'y aye un soldat Holandois, à leur queue, avec un brin d'estocq en main (ô quel valet) pour les tenir en bride & sujection, comme si aprés avoir perdu son bien, & sa liberté il falloit encore estre traitté en beste, & battu en chien.
Ils adorerent donc de donner la chasse au premier Navire marchand Espagnol qu'ils rencontreroient, sous l'esperance qui ayans des Religieux dedans, ils auraient du crédit allez pour leur en faire apporter de la plus prochaine ville, ce qui fut fait comme ils l'avoient projecté, car ayant rencontré une barque marchande, ils s'en rendirent les maistres, & l'arresterent jusques à tant que les Religieux qu'ils y trouverent leur en eussent fait apporter, puis les laisserent aller sans leur faire de desplaisir, ny aux Marchands, à ce qu'il me dit. Quoy qu'il en soit, je ne sçay, si nous aurions bien tant de crédit icy, mais tousjours faut il advouer que sainct François a grandement merite devant Dieu, puis que les Huguenots mesmes qui ne font estat d'aucun Sainct, le confessent, & s'estonnent du grand nombre de ses vrais Religieux presque par tout establis, pour le salut des ames Indiennes.
Revenons à nos pauvres voyageurs laissez à la ville de Har, & disons qu'ayans en vain cherché un Navire appareillé pour France, ils furent à la fin contraints d'aller à pied jufques à la ville de Fourolle, où ils trouverent une pinasse de Bayone en Laguedoc, dans laquelle après avoir convenu de prix avec le Maistre (car il fallut icy commencer payer) ils s'embarquèrent & firent voille le matin à la marée avec un vent assez favorable, mais qui se changea soudain, sur les trois heures aprés midy en une tourmente si grande qu'elle les pensa tous submerger & engloutir au fond des eauës, car ayans leur gouvervail brisé, ils n'attendoienr plus que l'heure d'estre jettez contre quelque rocher. Ils voyoient bien un village nommé de sainct Simphorien, & la terre qui ne leur estoit pas esloignée, mais comme le vent les dominoit, ils n'en peurent oncques approcher jusques à ce que les tres experimentez Pilotes & Nautonniers du lieu, les voyans infailliblement perdus, sans un prompt secours, monterent trois chalouppes, & surmontans les tres perilleux flots de la mer les aborderent & ayans accroché la pinasse, avec l'ayde du tout Puissant, la conduirent au port asseuré, où ils rendirent graces infinie à nostre Seigneur de les avoir delivré de tant de périls, & luy demanderent la vertu de patience pour le reste de leurs incommodité, qui n'estoient pas petites en des personnes percées jusques aux os, des pluyes & orages, qui durerent jusques à la nuict, avec des furies si grandes, qu'il sembloit que les Cataractes du Ciel fussent ouvertes pour un second deluge.
Ils sejournerent trois ou quatre jours dans ce village, pour se refaire de leur lassitude, après quoy il fur question de partir, mais d'autant que les maux de la tourmente passée leur estoient encor tout recens, & que la diversité des chemins leur sembloit adoucir aucunement leur travail, ils prirent la routte par terre, surmonterent les mauvais chemins, & la difficulté des montagnes, non sans des peines tres-grandes, & arriverent, à la ville Domide, où ils furent parfaitement bien receus de Monsieur, & de Madame la Gouvernante qui leur firent très-ample charité, & bon traictement, par l'espace de six sepmaines qu'ils furent contraicts de sejourner là, pour asssster trois de leur compagnie tombez malades de fievres & de travail.