Si tost qu'ils commencerent de se mieux porter, ils se mirent en chemin pour poursuivre leur voyage, car ils estoient encores à prés de trois cens lieuës de Paris, & arriverent de leur pied à Chichion, où ils attendirent la commodité d'un vaisseau marchand qui chargeoit des oranges pour Nantes & dans lequel s'estans embarquez & fait voile par un temps tres-beau qui leur dura, quelques jours, mais qui par sa faveur inconstante, se changea bien tost en une tourmente si furieuse quelle les pensa tous perdre, si la providence divine ne les eut garantis, & tourné les vents qui par un bon-heur les jetterent dans les sables Dolonnes, où ils prirent terre, & louerent Dieu, qu'après les avoir delivrez de tant de miseres, & assisté en tant de périls, il les avoit en fin fait surgir au port tant desiré, d'où nos pauvres Religieux ayans pris congé de leur compagnie, s'en revindrent doucement à Paris, rendre leur voeux, continuer leurs actions de graces & deduire leur penible voyage à celuy qui les avoit envoyé.


Offres & courtoisies des Savages, aux François de Kebec, & de l'excellent equipage d'une barque pris par les Anglois.

CHAPITRE XI.

APrés que nous avons eu mené nos deux Peres à Paris, eschapez de tant de dangers, il nous a esté necessaire de retourner à Kebec, voir la contenance de nos gens affligez de toutes les disgraces que peut la necessité, mais qui fut soulagée à la faveur de plusieurs Nations Sauvages qui les assisterent chacun selon son petit pouvoir.

A la my Janvier 1629, les Montagnais commencerent à tuer de l'eslan, dont ils firent bonne part à nos François, particulierernent Choumin, qui tout expres voulut cabaner avec son frere Neogabinat dans les bois autour de Kebec, pour les pouvoir assister de leur chasse, avec plus de facilité qu'ils n'eussent sçeu faire au loing. Il y eut aussi le sauvage Manitoucharche autrement nommé la Nasse, par les François à cause qu'il se servoit tousjours d'une Nasse pour la pesche de l'anguille, ce que ne font pas ordinairement les autres Sauvages, ayda fort aux Reverends Peres Jesuites, comme fit aussi Choumin, & l'Hyver estant passé il se vint habituer au desert desdits peres Jesuites, où il laboura avec leur permission, un bout de leur terre, qui avoit produit un tres-beau bled quand les Anglois le prirent.

L'Hyver ne fut pas moins long que le precedent, car les neiges n'estoient pas encores fondues à Pasques, qui estoit le 15 d'Avril cette année là, toutefois elles ne durerent plus gueres aprés, car le 28 d'Avril l'on commença d'ouvrir la terre, & le second jour de May l'on sema du bled froment, que l'on appelle en France bled marcets.

Le renouveau fut assez beau & favorable pour faire les semailles, mais ceux de l'habitation ne s'amusoient tousjours qu'après leur fort, fondans l'esperance de leur vie sur les Navires, sans s'amuser à cultiver, dont ils se repentirent après, mais avec une trop légère punition d'une négligence si grande, car les Navires pouvoient perir, ou estre pris des ennemis, comme ils furent à la fin des Anglois.

Le mois de May s'escoula sans que l'on entendit aucune nouvelle de France, ce qui mit en peine tous les hyvernans à qui les dents crossoient comme l'herbe en bonne terre, faute d'avoir dequoy les employer, car selon leur calcul il devoit estre arrivé quelques Navires dés le commencement du mois, & eut esté bien necessaire à ce coup que tous les vivres defailloient, car de sept escuelles de grain que le sieur de Champlain avoit ordonné par sepmaine dés le Noël passé pour chaque personne de l'habitation, il en fallut retrancher plus de la moitié, & courir les bois jusques à cinq & six lieues loin, pour trouver des racines de bon manger, car celles des environs de Kebec avoient esté toutes consommées.

Il y a une certaine racine entre les autres, laquelle, nous appellons Sigallum Salomonis, sceau de Salomon, qui les ayda grandement, car elle est assez bonne, excepté qu'elle est un peu forte mangée creue, j'ay appris qu'elle est un souverain remede contre les hemoroides, coupée en rouelles & portée au col sur la chair nue en chappelet, dont une Dame de Paris m'a asseurée en avoir esté guarie. Elle leur servoit le plus souvent de pain, & d'autre fois ils l'accommodoient avec du glan, & un peu de farine d'orge, avec le son & la paille, qu'ils faisoienr bouillir & réduire en menestre, mais pour ce que le glan est fort amer en ces pays là, & ne le pouvoit manger sans y apporter de l'invention, l'on faisoit un peu bouillir l'amande dans de l'eau avec de la cendre par deux diverses fois, puis le gland estant bien lavé & nettoyé de ces cendres, on le pilloit & mesloit parmy la farine d'orge, à demie cuitte pour en espessir la bouillie, dans laquelle l'on mestoit aussi du poisson deminssé, quand l'on en avoit, mais sans sel, car il n'y en avoit plus à Kebec.