Nostre petit convent consacré en l'honneur de Dieu & de Nostre-Dame des Anges, est à demie lieue de là, en un très-bel endroit, & autant agréable qu'il s'en puisse trouver, basty sur une petite riviere, que nous appelions de S. Charles, & les Montagmais Cabirecoubat, à raison qu'elle tourne & faict plusieurs pointes, par laquelle les barques peuvent aller de pleine mer jusqu'au premier Saut, assez esloigné au delà de nostre Convent, & les chalouppes en toutes saisons. En basse mer, il y a un bon jet de pierre de nostre maison à la riviere, mais au flux de pleine Lune, le chemin en est racourcy, car elle s'enfle de plus de 15 pieds de hauteur, & s'estend par consequent au large. J'ay admiré l'instinct naturel de quelques petits cochonets (sauf respect) que l'on nourrissoit proche de là, lesquels avoient une parfaicte cognoissance des flux & reflux, car quand ils vouloient passer dans la prairie ils attendoient sur le bord de l'eau que la marée fut basse, puis passoient, & desirant retourner à la maison (car personne n'en prenoit soin & se conduisoient d'eux mesmes) ils venoient de mesme se rendre sur le bord de l'eau, & repassoient aprés le reflux, & non jamais au flux, plustost ils attendoient là de pied coy tous ensemble la plus basse eauë.
Puis que je vous ai parlé de ces petit animaux il faut que je vous die encor ce petit mot en general, qu'ils sont sociables & veulent compagnie. Aprés que tous eussent esté mangé un excepté, cet un ayant perdu ses compagnons, s'acosta d'une anesse qui avoit aussi perdu son asnon, & vivoit vagabonde parmy les bois tout l'Esté tantost vers Kebec, puis vers nostre Convent, sans avoir de retraicte qu'au fort des neiges, que nos Religieux la reserroient dans une petite estable. Ces pauvres bestes bien dissemblables, & d'especes bien différentes prirent telle amitié par ensembles, que depuis jamais elles ne se separerent, si vous en voyez l'une vous estiez asseuré de voir l'autre à trois pas de là: j'en ay moy mesme veu faire des gageures avec des nouveaux venus, qui l'ont admiré avec moy, & confessé que nous sommes bien miserables nous autres, de nous entre-quereller & vivre en discorde, tandis que les animaux moins semblables, s'associent & vivent en paix, tesmoin la chatte, qui en l'an 1634 alaicta deux souris au Royaume de Naple, si l'histoire que j'en ay leu est veritable.
Nostre petite riviere, que j'appelle petite en comparaison de la grande, produit une douce manne aux Sauvages, de bon poisson & l'anguille en Automne, de laquelle ils font pecherie pour leur provision d'Hyver, pendant que les neiges grossissent pour l'Eslan. Les petites prairies qui la bordent, sont esmaillées en Esté de plusieurs belles fleurs, particulierement de celles que pour estre tres-rouges & esclatantes, nous avons surnommées Cardinales, & des Martagons, qui portent quantité de fleurs en une tige, qui a prés de six, sept à huict pieds, de haut, desquelles les Sauvages mangent l'oignon cuit sous la cendre, ou en sagamité. Nous en avions apporté un plain baril en France, avec des plantes de Cardinales, comme fleurs rares & ravissantes, mais elles n'y ont point proffité, ny parvenues à la perfection qu'elles ont dans leur propre climat, & à la fin, nous sont manquées.
Nostre jardin est aussi tres-beau & d'un bon fond de terre, car les plantes de vignes, toutes nos herbes & racines y viennent tres-bien, & mieux qu'en beaucoup de jardins que nous avons en France, & n'estoit le nombre infiny de mousquites & cousins, qui s'y retrouvent comme en tout autre endroit du Canada pendant l'Esté, je ne sçay si on pourroit rencontrer un meilleur & plus agreable sejour, car outre la beauté & bonté de la contrée avec le bon air, nostre logis est fort commode en ce qu'il contient, ressemblant neantmoins, plustost une maison de Noblesse des champs, que non pas à un Monastere de freres Mineurs, ayans esté contraints de le bastir de la sorte, tant à cause de nostre pauvreté, que pour se fortifier en tout cas, contre les sauvages, s'ils vouloient nous offencer ou voller nos ornemens.
Le corps de logis est au milieu de la court comme un donjon, puis les courtines & rampars faits de bois, avec quatre petits bastions de mesme estoffe, aux quatre coins, eslevez environ de 12 ou 15 pieds de raiz de chaussée, sur lesquels nos religieux ont dressé des petits jardins à fleurs & sallades, d'où ils peuvent aller à nostre Chappelle bastie de pierre, au dessus de la maistresse porte du Convent, environné d'un beau fossé naturel, qui circuit aprés tout l'alentour de la maison & du jardin avec le verger, qui est d'assez grande estendue tout fermé de pallissades de pieux.
Nous avons devant la porte de nostre Convent une autre grande estendue de terre, qui nous a esté donnée en eschange par le sieur Hebert pour d'autres terres que nous avions desfrichées proche de l'habitation. Elle s'estend en longueur depuis nostre Convent, jusqu'au lieu appellé la Gribane & la prairie, au delà d'icelle le long de la riviere S. Charles. Et en largeur la longueur de quatre arpens sans comprendre le jardin du P. Denis, contenans un arpent ou environ, deserté & labouré, clos & fermé de pallissades de pieux, situé environ le milieu du chemin de nostre couvent, à l'habitation proche une Fontaine.
La quantité de framboiziers, qui sont aux terres devant nostre Convent, y attirent tant de tourterelles en la saison, que c'est un plaisir d'y en voir des arbres tout couverts. Les chasseurs de l'habitation y vont aussi souvent giboyer & chasser, comme en un tres-bon endroit, & où ils ont le canart & l'outarde & tout plein d'autre gibier, avec l'anguille, qui ne leur manque pas en la saison, dont les Sauvages nous faisoient quelquefois part.
Si nos Religieux veulent aller de nostre Convent de Kebec, ou ceux de Kebec venir chez nous, il y a à choisir de chemin, par terre ou par eau, selon le temps & la saison, qui n'est pas une petite commodité, de laquelle les Sauvages se sçavent aussi servir pour nous venir voir, & instruire avec nous du chemin du Paradis.
Tellement que tout bien pris & consideré, tous les bastimens de la nouvelle France, ne consistoient (au temps que j'y estois) qu'au petit fort, à la maison des marchands, à celle de la vesve d'Hebert, & à nostre petit Convent. Du depuis on en a commencé un pour les RR. PP. Jesuites, & quelques autres bastimens, pour d'autres familles, desquelles je ne me suis point informé & ne parle que ce dequoy je suis asseuré, pour ne point mesprendre.
Mais pour ce que beaucoup ont désiré sçavoir la propre situation du païs. Le R. P. le Jeune a supputé de combien le Soleil se levoit plustost sur l'orrison de Paris, que sur celuy de Kebec, & a trouvé, que c'estoit de 6 heures & un peu davantage, c'est à dire qu'à Paris, on a le jour environ 6 heures & un quart plustost qu'à Kebec: si bien que quand un Dimanche nous contons 5 heures du matin, on n'est encore à Kebec, qu'à 10 heures 3 quarts du Samedy au soir; & s'ils ont à Kebec 8 heures du matin, nous avons à Paris 2 heures & 1 quart aprés midy. On tient aussi que ce lieu de Kebec est par les 46 degrés & demi de latitude plus Sud que Paris, de prés de 2 degrez; & en mesme paralelle de la ville de la Rochelle, & nonobstant ces approches du Soleil, qui devroient avoir rendu Kebec plus chaud que Paris de ces 2 degrez, l'Hyver y est neantmoins plus long & le païs plus froid à cause de son assiette & de la disposition du lieu, couvert par tout de bois & forests, de plusieurs centaines de lieuës d'estenduës, & du costé du Nord environ 5 ou 6 lieuës de nous, d'une grande chaisne de Montagnes, d'où il vient un vent de Nord-ouest qui nous fait presque transir de froid quand il donne, car il n'y a froid plus cruel & insupportable que celuy du vent, comme nous l'experimentons souvent, allans par la campagne avec nos pieds nuds, que j'ay eu gellés plusieurs & diverses fois, & tousjours en voyageant & obeissant, car ces maladies là, ne s'aquierent point au coin du feu, ny enveloppé dans sa couverture.