Nous habitons aussi les bords de 2 fleuves, dont l'un est estimé incomparablement plus grand qu'aucun qui soit en l'Europe, & l'autre est souvent glacé, & tout gelé, voyla (comme on dit) les vrayes causes & alimens du froid qui se pourront amender en decouvrant les terres, & habitans le païs, car les bois qui engendrent les frimas & les gelées, diminuans, diminueront les froids, come il se voit par experience en la maison de la dame Hebert, où les terres sont plustost deschargées de neiges & le froid moindre, qu'à celles de nostre Convent, plus reserrez dans les bois.
Quelques particuliers mal affectionnés ont eu fort bonne grace de dire que les Religieux y ont bien peu advancé pour le spirituel, je voudrois, bien voir qu'ils y eussent plus faict pour le temporel, car au contraire que nous leurs ayons nuis, il nous desplaisoit assez de voir que toutes leurs plus grandes merveilles se sont tousjours passées en parolles & promesses, & presque point d'effect, jusque là, que les anciennes societez depuis plus de vingt années en ça, qu'ils ont possedé le païs pour l'habiter & faire valoir, n'y ont pas ensemencé un seul arpent de terre. Il n'y a eu que nos Religieux pour esprouver la terre, & la seule & unique famille d'Hebert, qui y a faict travailler, tellement que si on eut manqué une seule année d'y porter des vivres de France tous les François de l'habitation eussent pery de faim, comme il pensa arriver, lorsque les Anglois s'en rendirent maistres, auquel temps ceux qui commandoient à Kebec, eussent bien desiré nous faire souffrir les premiers, & tirer, si peu de bled d'inde qui nous restoit de nostre jardin, aprés en avoir faict de bonnes, aumosnes aux plus necessiteux, voyla leur charité, qui nous vouloit faire porter la peine deuë à leur négligence & peu de soin.
Mais si nous voulons pénétrer plus avant, & voir de quel genre de devotion ils se sont portez à la conversion des Sauvages, nous trouverons que nous n'avons eu aucun plus grand empêchement que de la part des François, car outre la mauvaise vie de plusieurs, la pluspart ne desiroient pas en effect, qu'il s'y fit aucune conversion tant ils apprehendoient qu'elle en diminuat le trafique du castor, seul & unique but de leur voyage. O mon Dieu, le sang me gelle quand je r'entre en moy-mesme; & considere qu'ils faisoient plus d'estat d'un castor que du salut d'un peuple qui vous peut aymer.
Et l'indevotion n'est arrivée jusques là qu'une personne de condition (Catholique de profession) interressée dans le party, nous dit, au P. Nicolas, & à moy, que si nous pensions rendre les Canadiens & Montagnais sedentaires proches de nous, comme nous en avions le dessein pour les pouvoir commodement instruire & maintenir dans nostre créance, qu'ils les en chasseroient à coups de bastons, & les feroient retirer au loin hors de toute cognoissance de leur traite, & voyla comme nous estions favorisez, & quel secours nous pouvions esperer de personnes si peu sentant le bien.
Il est pourtant necessaire, & toutes les autres nations Chrestiennes qui ont subjugué des pays infidelles, l'ont ainsi pratiqué, que les peuples que l'on veut instruire en la Loy de Dieu, soient reduits à vivre ensemble en bastissans des bourgs, villes & villages sous de bons Chefs, autrement comment voudroient ils qu'on les rendit jamais Chrestiens, les Religieux peuvent ils tousjours courir avec eux Hyver & Esté en des pays fort esloignez, chargez de leurs ornemens & petites commoditez, ce seroit vouloir rendre les Religieux autant Sauvages que les Sauvages mesmes, & s'ils ne pourroient jamais long-temps perseverer dans cette fatigue, ny les Sauvages devenir gueres autres que tousjours barbares, les Religieux les venans à quitter, puis que les François mesmes, mieux instruits & eslevez dans l'Escole de la Foy, deviennent Sauvages pour si peu qu'ils vivent avec les Sauvages, & perdent presque la forme du Chrestien, si cela est, comme il est vray semblable, pourquoy voudroit on que l'on hasardat imprudemment le saint Baptesme à des personnes qu'on sçait asseurement (estans errants comme il sont) qu'ils ne pourroient vivre en Chrestiens, l'expérience nous la fait voir, en ce que la pluspart des Sauvages que nos Freres ont baptisez en Canada, & puis renvoyez hyverner entre leurs parens pour y profiter, y ont, au contraire presque oublié la pratique du Chrestien, & fussent devenus derechef Sauvages sans le soin que l'on a pris de les redresser: Et c'est pourquoi je dis que qu'on ny fera jamais, grand profit si on ne suit nostre premier dessein, qui est de les rendre sedentaires, & y entremesler parmy eux, des familles de bons & vertueux Catholiques pour leur monstrer la pratique & l'exemple des choses qu'ils auront apprises des Religieux, & qu'ils ont peine de concevoir en leur esprit sans cest exemple exercée des bons seculiers parmy la mesnagerie.
C'est donc à nostre tres grand regret, & desplaisir, que les choses ny ont pas si heureusement avancées comme nos esperances nous promettoient foiblement fondées sur des colonies de bons & vertueux Catholiques que les Marchands y devoient establir, suivant les promesses qu'ils en avoient fait au Roy en prenant le traité, & par ainsi les Peres Recollects ont fait beaucoup (n'estant point assisté & au contraire contrarié) d'en avoir baptisé plusieurs, & disposé un grand nombre qui ne demande qu'un peu de secours, à faute duquel nous avons esté contraints de differer le saint Baptesme de beaucoup, & d'attendre l'assistance & faveur que Messieurs les nouveaux associez nous font esperer pour le maintenir & conferer avec fruict.
Les choses ne se font point trop tard quand elles se font bien. On tient que nos Peres des Indes, ont employé jusques à treize ou quatorze années, avant que d'avoir pu convertir le Royaume de Voxu & qu'on a esté prés de 30 ans avant que de rien faire au pays du Bresil; C'est le Jardin de Dieu, duquel les fruicts meurissent en leur temps, quand ils sont arrousez de la benediction du Tres-haut, que nous devons attirer en nos ames par la patience & la perseverance, au bien encommencé.
Du Cap de Victoire, & comme nous nous acheminames au pays des Hurons. Du gouvernement des Sauvages allans en voyages. Comme ils cabanent & tirent du feu de deux petits bastons, & des travaux que nous souffrismes en chemin, avec l'importunité des mousquites & cousins.
CHAPITRE VI