Nostre lit fut la terre nue dressé à l'enseigne de la Lune, avec une pierre pour mon chevet, plus que n'avoient les Sauvages, qui n'ont accoustumé d'avoir la teste plus haute que les pieds: Nostre cabane fut faite de deux rouleaux d'escorces posées sur quatre petites perches picquées en terre & accommodées en penchans au dessus de nous. Le matin venu on fit chaudiere pour partir mais je m'abstins encor de la sagamité pour cette seconde fois, jusques à la troisiesme qu'estant devenu fort foible & abbatu, je commençay d'en manger un petit & de m'y accoustumer en me faisant violence.
Mais pour ce que la façon de faire des Sauvages, & leur manière de s'accommoder allans en voyage est presque tousjours de mesme, je vous diray succinctement cy aprés leur méthode, & comme ils s'y gouvernent, aprés que j'auray donné un petit mot d'avis à ceux qui ont à faire de longs voyages avec eux, & se mettre sous leur conduite plus asseurée dans le pays que celle des François, qui n'oseroient encor d'eux-mesmes se hasarder par les bois, & s'esloigner de l'habitation sans guide.
Il se faut donc resoudre dés le commencement à la patience & de souffrir beaucoup, pour ce qu'à toute heure les sujets s'en presentent. Il se faut aussi estudier à la douceur & monstrer une face joyeuse & modestement contante, & chanter parfois des Hymnes, & Cantiques spirituels, tant pour sa propre consolation, & le soulagement de ses peines, que pour le contentement & edification de ces Sauvages, qui prennent un singulier plaisir d'ouyr chanter les louanges de nostre Dieu, plustost que des chansons profanes, contre lesquelles je leur ay veu quelquesfois monstrer de la repugnance. O bon Jesus, qui condamne les mauvais Chrestiens, chanteurs de chansons dissolues & mondaines.
Surtout si on a quelquefois de l'impatience, il la faut estouffer au dedans de soy-mesme sans la faire paroistre au dehors, & n'estre point songeur, chagrin, turbulent, non plus qu'esventé; pour ce qu'ils mesprisent fort ces mauvaises qualités, en un bon esprit, comme nous en un homme qui s'estime sage.
Une ou deux bouteilles d'eau de vie seroient fort necessaires pour se fortifier le coeur en chemin, desquelles il faudra faire part à ces Sauvages, avec un tel mesnage toutesfois qu'elles puissent durer jusques à la fin du voyage: car on se sent quelquesfois si foible & abbatu du coeur, que faute de cette regale, on souffre de grandes debilitez & affadissemens d'estomach. Passant par les Nations qu'on trouve en chemin, il est fort à propos qu'on leur traite tousjours quelque petit morceau de poisson, ou viande, pour festiner au soir après le travail, car pour ces petites courtoisies & liberalitez, on reçoit souvent d'eux de beaucoup plus grandes: Ils vous nourrissent au reste du temps, ils portent vos pacquets & vos hardes, vous exemptent de nager, & vous ayment, respectent, & cherissent comme Capitaines s bons amys, & si davanture vous tombez malades en chemin ils vous porteroient sur leurs espaules plustost que vous abandonner, & avec tout cela on patit encore allez, c'est pourquoy on a besoin de leur amitié & qu'ils vous ayent en quelque estime, si on y veut faire fruict & avoir du contentement avec eux.
Les dangers & perils qu'on rencontre en chemin sont si grands & frequens qu'ils ne se peuvent presque expliquer, car premierement en quatre-vingt ou cent sauts qu'il y a de la riviere des prairies aux Hurons, il y en a une quantité que l'on ne se hasarderoit jamais si la sage conduite des Sauvages ne vous en donnoit l'asseurance. Il faut advouer que le marcher pieds, nuds & sans sandales, comme j'ay fait par tout le voyage, allant & venant, à l'imitation de nostre Seraphique Père sainct François, & des premiers Religieux de nostre sacré Ordre, qui ont parcouru toute la terre habitable en cet estat, m'estoit d'une grande peine, contraint d'ainsi faire à cause qu'estant sur terre nous rencontrions souvent des rochers, des lieux fangeux, & des arbres tombez qu'il nous falloit à toute heure enjamber, & nous faire quelquesfois passage avec la teste & les mains par les bois touffus, hailliers & brossailles, sans sentier, n'y chemin, mais je ne sçay si on pourroit souffrir une plus rude mortification que des mauvais vents de l'estomach que ses salles gens rendent presque continuellement dans leurs canots, qu'en guyse de pots de chambre ils se servoient de leurs escuelles à potage, ce qui seroit capable de se desgouter du tout de si desegreables compagnies, si on ne se mortifioit pour l'amour d'un Dieu, & la gloire d'un Paradis qui merite chose plus grande.
La piqueure des mousquites, cousins & moucherons desquels il y a de trois ou quatre sortes, comme je dirai à la fin de ce Chapitre, est un autre tourment si grand qu'il semble autant de petits Demons, desquels je pensay perdre la veuë, comme j'en fus offencé au visage, aux jambes & aux mains, sans m'en pouvoir garantir pour diligence que j'y apportasse, c'est pourquoy estre chaussé, & avoir de bons gands & un voile sur la face eut esté bien necessaire. S'il faisoit de la pluye ou des orages, nous ne pouvions nous en deffendre, ny le jour, ny la nuict, car alors elle nous tomboit à plomb sur le dos, & nous couloit par dessous comme de petits torrens au panchant des montagnes, mais le pis est quelle nous ostoit le moyen de faire chaudière & prendre nostre refection.
Comme apprenti, la peine m'en estoit double, car ne sçachant encor la langue sinon fort peu de mots, je ne pouvois qu'à peine déclarer mes pensées & manifester mes necessitez: Dieu seul estoit celuy en qui je me consolois, & à l'humanité de mes sauvages qui se manifestoit assez dans la compassion qu'ils avoient de moy & à l'assistance qu'ils m'apportoient, mais ce qu'ils pouvoient estoit bien peu de chose, sinon leur bonne volonté qui me contentoit fort, & m'encourageoit à la patience, laquelle j'apprenois d'eux mieux qu'en Eschole du monde, de manière que je peu dire avec verité que j'ay trouvé plus de bien en eux que je ne m'estois auparavant imaginé, ny moy, ny beaucoup d'autres: car vous diriez icy parlant d'un Sauvage que c'est parler d'une beste brutte, d'un loup ravissant, ou d'une personne sans esprit, sans raison & sans humanité, comme un tas de meschans coquins qu'on laisse impunement vivre entre les Chrestiens, ce qui n'est point entre les Sauvages qui ont tous de l'humanité envers ceux qui ne leur sont point ennemis, soient estrangers ou autres.
L'heure de se cabaner venue, mes Sauvages cherchoient une place propre pour y passer la nuict, où aisement se pût trouver du bois sec à faire du feu, sinon ils s'accommodoient ou la necessité les contraignoit quelquesfois bien, & quelquesfois mal, selon les occurrences. Le lieu choisi on y portoit le canot, nos paquets & tout ce qui estoit de nostre équipage, puis tous se mettoient en besongne & travailloient à ce qui estoit necessaire; pour le logement: Les uns alloient chercher du bois sec, & moy avec eux, les autres sept ou huict perches pour dresser la cabane & d'autres prenoient le soin de battre le fuzil & mettre la chaudiere sur le feu, qu'ils attachoient en un baston piqué en terre, pendant qu'un autre cherchoit deux pierres plattes pour concasser le bled d'Inde sur une peau estendue contre terre, dequoy on faisoit la sagamité.
L'hostellerie dressée & les roulleaux d'escorces estendus sur la charpente, qui panchoit en voute, on serroit les pacquets le long de la cabane contre les bois, & le canot en dehors, puis un chacun prenoit place le dos appuyé contre les sacs & la marchandise, à lentour du feu qu'on estendoit de long afin qu'un chacun y pût participer, & en prendre pour petuner tandis que la chaudière bouilloit.