La sagamité estant cuite tousjours fort claire, on dressoit à chacun son potage dans les escuelles d'escorces que pour ce sujet nous portions quant & nous, avec chacun une cuilliere de bois grande comme un petit plat, de laquelle on se sert à manger cette menestre soir & matin, qui sont les deux fois seulement que l'on fait chaudiere par jour, sçavoir quand on est cabané au soir, & au matin avant partir. Si nous estions par trop pressés de partir, on la faisoit deux heures avant jour, que tout endormy on m'esveilloit pour manger, ou seulement sur le midy, ou bien on attendoit jusqu'au soir, sans rien manger de tout le jour que cette seule fois.

Lorsque nous nous rencontrions deux mesnage en un mesme giste, ce qui arrivoit souvent; Nous nous cabanions par ensemble, l'un faisant un des costez de la cabane couvert de ses escorces, & l'autre s'accommodoit de l'autre, & chacun faisoit sa chaudiere à part, puis tous ensemblement les mangions l'une aprés l'autre sans aucun debat ny contention, car ils ont cela de bon qu'ils ne se font aucun reproche, & ne se disent point mon disner est meilleur que le vostre, vous estes trop-grand train au prix de nous qui sommes peu car en toutes choses ils s'accordent admirablement bien, & font leur petit festin comme les repas d'une trouppe de bons Religieux, ou l'on n'entend qu'une voix de paix ou un silence Religieux.

Pour moy qui n'avois pas encore le coeur bien fait à toutes ces sausses, je me contentois pour l'ordinaire de la sagamité des deux qui m'agreoit davantage, bien qu'à l'une & à l'autre il y eut tousjours des salletez & ordures à cause, en partie qu'on se servoit tous les jours de nouvelles pierres, & assez mal nettes pour concasser le bled.

D'escumer le pot jamais il ne s'en parle non plus que de laver la viande, ou le poisson, avant de le mettre au pot. Ils traiterent un morceau de venaison à la petite Nation, mais comment pensez vous qu'ils le coupperent, ce fut de le tenir contre terre avec leur pieds salles, & à mesure qu'ils couppoient quelque piece ils la jettoient dans la chaudière sans autre sel que le sable qui y tenoit attaché.

Les escuelles desquelles nous nous servions, n'estoient jamais nettoyées que du doigt qui essuyoit le reste de la sagamité, dont aucunes ne pouvoit sentir gueres bon, qui servoient à tomber de l'eau dans leur Canot, & pour boire & manger comme j'ay dit. J'ay admiré l'honnesteté de leur action en tombant de l'eau sur terre, car outre qu'ils se retiroient à l'escart, ils s'acroupissoient avec beaucoup de modestie à l'exemple des anciens hommes d'Egypte, qui en faisoient de mesme, plus civils & honnestes que les femmes des uns & des autres, qui se tiennent debout en semblable necessité sans se beaucoup escarter.

Ils faisoient par fois chaudiere de bled d'Inde non concassé, & bien qu'il fut tousjours fort dur, pour la difficulté qu'il y a de le faire cuire entier, il m'agreoit davantage au commencement, pour ce que je le prenois grain à grain, & par ainsi je le mangeois nettement & à loisir en marchant & dans nostre Canot. Aux endroits de la riviere & des lacs où ils pensoient avoir du poisson, ils y laissoient traisner aprés leur Canot, une ligne à l'ain, de laquelle ils accommodoient de la peau de grenouille escorchée, avec quoy ils prenoient du poisson, qui servoit à donner goust à la sagamité, mais quand le temps ne les pressoit point trop, comme lors que nous descendimes pour la traicte, le soir ayans cabané, une partie d'eux alloit tendre leurs rets dans le fleuve ou és lacs, ausquels ils faisoient par fois de fort bonnes prises, comme de brochets, esturgeons, poissons blancs & des carpes qui ne sont neantmoins telles, ny si bonnes, ny si grosses que les nostres de deça, puis plusieurs autres especes de poissons qu'on ne cognoist point icy.

Le bled d'Inde que nous mangions en chemin, ils l'alloient quérir de deux en deux jours au fond des bois & en des certains lieux escartez, où ils l'avoient caché en descendans, dans de petits sacs d'ecorces de bouleau: car autrement ce leur seroit trop de peine de porter tousjours quant & eux tout le bled ou les farines, qui leur sont necessaire pour leur voyage, & m'estonnois grandement comme ils pouvoient si bien remarquer tous les endroits ou ils l'avoient caché sans se mesprendre aucunement, bien qu'il fust souvent fort esloigné du chemin, & bien avant dans les bois, sous quelques mottes ou enterré dans le sable.

La manière & l'invention qu'ils avoient à tirer du feu, & laquelle est pratiquée par tous les peuples sauvages & barbares est telle & si admirable qu'elle ne se peut assez admirer, & louer le divin Autheur d'une telle merveille. Ils prenoient deux bastons de bois de saulx, tillet ou d'autre espece, secs & légers, puis en accommodoient un, d'environ la longueur d'une coudée ou peu moins, & espais d'un doigt ou environ, & ayans sur le bord de sa largeur cavé de la pointe d'un cousteau ou de la dent d'un castor, une bien petite fossette, avec un petit cran à costé, pour faire tomber à bas sur quelque bout de mesche ou chose propre à prendre feu, la poudre réduite en feu; qui devoit tomber du trou, ils mettoient la pointe d'un autre baston du mesme bois, gros comme le peut doigt ou peu moins, dans ce trou ainsi commencé; & estans contre terre le genouil sur le bout du baston large, ils tournoient l'autre entre les deux mains si soudainement & si long-temps, que les deux bois estans bien eschauffez, la poudre qui en sortoit à cause de cette continuelle agitation se convertissoit en feu, duquel ils allumoient un bout de leur corde seiche, qui conserve le feu comme mesche d'arquebuse: aprés avec un peu de menu bois sec, ils faisoient du feu pour faire chaudiere.

Mais il faut noter que tout bois n'est pas propre à faire du feu, ains du particulier, & que nous pouvons rencontrer icy. Or quand ils avoient de la difficulté d'en tirer, ils deminçoient dans ce trou un petit de charbon, ou un peu de bois sec en poudre, qu'ils prenoient à quelque souche: s'ils avoient un baston large comme j'ay dit, ils en prenoient deux ronds, & les lioient ensemble par les deux bouts, en la manière d'une navette de Tessier, & estans couchez le genouil dessus pour les tenir en estat, mettoient entre deux la pointe d'un autre petit baston du mesme bois, qu'ils tournoient par l'autre bout entre les deux mains comme cy-dessus.

Nos Montagnais, à ce qu'on dit, se servent d'une autre sorte de fusil, qui n'est neantmoins faict comme les nostres; ils ont pour meche la peau de la cuisse d'un Aigle avec du duvet qui prend feu aisement, ils battent deux pierres de mine ensemble comme nous faisons une pierre à fuzil, avec un morceau de fer ou d'acier: au lieu d'allumettes ils servent d'un petit morceau de tondre, c'est un bois pourry & bien seiché, qui brusle aisement & incessament jusques à tant qu'il soit consumé, ayant pris feu ils le mettent dans de l'escorce de cedre pulverisée, & soufflant doucement cette écorce s'enflamme. Voyla comme ils font du feu.