Je sortois aussi fort souvent par la bourgade & les visitois en leurs cabanes & ménages, ce qu'ils trouvoient tres-bon, & m'en aymoient d'avantage, voyans que je traittois doucement, & affablement avec eux, autrement ils ne m'eussent point veu de bon oeil, & m'eussent creu superbe & desdaigneux, ce qui n'eust pas esté le moyen de rien gaigner sur eux; mais plustost d'acquérir la disgrace d'un chacun, & se faire hayr de tous: car à mesme temps qu'un estranger a donné à l'un d'eux quelque petit sujet ou ombrage de mescontement, il est aussitost sçeu par toute la ville de l'un à l'autre: & comme le mal est plustost creu que le bien, ils vous estiment tel pour un temps, que le mescontant vous a despeint.

Nostre bourgade estoit de ce costé là la plus, proche voisine des Hyroquois, leurs ennemis mortels; c'est pourquoy on m'advertissoit souvent de me tenir sur mes gardes, de peur de quelque surprise pendant que j'allais au bois pour prier Dieu, ou aux champs cueillir des meures champestres: mais je n'y rencontray jamais aucun danger ny hazard (Dieu mercy) il y eut seulement un Huron qui bandit son arc contre moy, pensant que je fusse ennemy: mais ayant parlé il se rasseura, & me salua à la mode du pays, Quoye, puis il passa outre son chemin, & moy le mien.

Je visitois aussi par fois leur cimetiere, qu'ils appellent Agosayé, admirant le soin que ces pauvres gens ont des corps morts de leurs parens & amis deffuncts & trouvois qu'en cela, ils surpassoient la pieté des Chrestiens, puis qu'ils n'esparguent rien pour le soulagement de leurs ames, qu'ils croyent immortelles, scavoir besoin du secours des vivans. Que si par fois j'avois quelque petit ennuy, je me recreois & consolois en Dieu par la prière, ou en chantant des Hymnes & Cantiques spirituels, à la louange de sa divine Majesté, lesquels les Sauvages escoutoient avec attention & contentement, & me prioyent de chanter souvent, principalement après que je leur eus dict, que ces chants & Cantiques spirituels estoient des prières que je faisois à Dieu nostre Seigneur, pour leur salut & conversion.

Pendant la nuict j'entendois aussi aucunefois, la mere de mon Sauvage pleurer, & s'affliger grandement, à cause des illusions du Diable. J'interrogeay mon Sauvage pour en sçavoir le sujet, il me fit response que c'estoit le Diable qui la travailloit, par des songes & representations fascheuses de la mort de ses parens, & amis deffuncts. Cela est particulièrement commun aux femmes plustost qu'aux hommes, à qui cela arrive plus rarement, bien qu'il s'y en trouve aucuns qui en sont travaillez, & en deviennent fols & furieux, selon leur imagination, & la foiblesse de leur esprit, qui leur fait adjouster foy, & faire cas de ces ruseries diaboliques, & d'une infinité de fatras qu'il leur met dans l'esprit.


Venue du Pere Nicolas en la ville de fainct Gabriel. Et comme le Père Joseph & nous fismes bastir une cabane. De nostre pauvreté & nourriture ordinaire & du vin que nom fismes pour les sainctes Messes.

CHAPITRE IX.

IL se passa un assez long-temps après mon arrivée avant que j'eusse aucune cognoissance, n'y nouvelles du lieu où estoient arrivez mes confreres, jusques à un certain jour que le Père Nicolas accompagné d'un Sauvage, me vint trouver de son village, qui n'estoit qu'à cinq lieuës de nous. Je fus fort resjouy de sa venue, & de le voir plein de santé (luy qui estoit d'une complexion si foible) que Dieu luy avoit conservée au milieu de tant de travaux & de disettes qu'il avoit souffertes depuis nostre partement de la traite jusques à cette entreveuë, avec son barbare mal gracieux & chiche au possible en son endroit, qui le faisoit presque mourir de faim.

Mes Sauvages au contraire plus doux & courtois, firent voir par le bon accueil qu'ils firent à ce bon Pere, & à tous les François qui me vindrent voir, combien estoit differante leur bonne humeur de celle de ce mélancolique, car outre qu'ils les receurent avec une face joyeuse & contante, ils les firent incontinent seoir, petuner & manger en attendant le manifique festin du soir qui fut fait de farine qu'ils appellent eschionque, de laquelle ils furent tous plus que suffisamment rasasiez & non point enyvrez, car ils ne beurent que de l'eau pour toute boisson, & couchèrent sur la terre nuë.

Le lendemain matin nous primes resolution le Pere Nicolas & moy avec quelques François d'aller trouver le Père Joseph à son village esloigné du nostre 4 ou cinq lieues, car Dieu nous avoit fait la grâce que sans l'avoir prémédité nous nous mismes à la conduicte de trois personnes, qui demeuroient chacun en un village d'egale distance les uns des autres, faisans comme un triangle, qui nous fust à bon augure & une memoire de la tres-saincte Trinité, un seul Dieu en trois personne, Pere, Fils, & S. Esprit, également bons, sages & puissans.