Or d'autan que j'estois fort aymé de O'onchiarey mon Sauvage, de la pluspart de ses parens & de tous ceux de la bourgade, je ne sçavois comment l'advertir de nostre dessein, ny qu'elle excuse prendre pour luy faire agréer ma sortie, nous trouvames en fin moyen de luy persuader que j'avois quelque affaire d'importance à communiquer à nostre frere Joseph, & qu'allant vers luy il falloit necessairement que j'y portasse tout ce que j'avois, qui estoit autant à luy comme à moy mesme, afin de prendre chacun ce qui luy appartenoit, le bon jeune homme se contenta de ceste raison, sous esperance de nous revoir bien tost, & ainsi satisfaict, nous primes congé de luy & partimes pour le village du Pere Joseph.
Nous nous servimes d'un Sauvage pour guide & pour porter nos paquets, moyennant quelque petite courtoisie que nous luy donnames, mais le plaisir fut d'un François nommé la Griette, serviteur du sieur de Champlain lequel ayant apperceu dans le bois à vingt pas de nous, un arbre tout couvert de tourterelles, & les voulans tirer, il tourna tant de fois à l'entour de l'arbre qu'il effara les oyseaux, & luy mesme s'égara, de sorte qu'il nous fallut faire courir nostre Sauvage après luy, qui s'enfuyoit comme un perdu à travers les bois, pensant nous suivre dans un sentier contraire, & le ramener au lieu mesme où il nous avoit laissé assis, tellement qu'il eut bien de la peine, n'eut point de tourterelles & nous fit bien perdre du temps.
N'ayans pas trouvé le Père Joseph dans son petit hameau, nous le fumes trouver à demie lieuë de là, au bourg de Quieunonascatan, où je ne vous sçaurois expliquer la joye & le contentement que nous eusmes de nous revoir, tous trois ensemble, qui ne fut pas sans en rendre grâces à Dieu, le priant de benir nostre entreprise pour la gloire, & pour la conversion de ces pauvres infidelles. La beauté du pais & l'honnesteté du grand Capitaine, chez lequel nous logeâmes par plusieurs jours, nous fist faire eslection de la contrée pour nostre retraicte, où à grand peine eûmes nous le loisir de nous entrecaresser, que je vis mes Sauvages (ennuyez de mon absence) nous venir retrouver, ce qu'ils réitérèrent par plusieurs fois, & nous nous estudions à les recevoir & traicter si humainement & civilement, que nous les gaignasmes, en sorte, qu'ils sembloient debattre de courtoisie à recevoir les François en leur cabane, lors que la necessité de leurs affaires les jettoit à la mercy de ces Sauvages, que nous experimentames avoir esté utils, à ceux qui doivent traicter avec eux, esperant par ce moyen de nous insinuer au principal dessein de leur conversion, seul motif, d'un si long & fascheux voyage.
Le desir de profiter & d'avancer la gloire de Dieu, nous fist resoudre d'y bastir un logement à part, & separé pour prendre possession de ce païs au nom de Jesus-Christ, afin d'y faire les fonctions & exercer les Ministeres de nostre Mission: ce qui fut cause que nous priames le Chef, qu'ils appellent Garihoua Andiouxra, c'est à dire, Capitaine & Chef de la Police, de nous le permettre, ce qu'il fist avec l'advis de son Conseil, mais avec bien de la peine, ayans au préalable faict leur possible pour nous le dissuader, disans, qu'il vaudroit beaucoup mieux, que logeassions dans leur cabanes & parmy leurs familles, pour y estre mieux traictez qu'en un lieu escarté, où personne n'auroit soin de nous.
Nous obtinmes enfin ce que nous désirions, leur ayans fait entendre qu'il estoit aussi necessaire pour leur bien; car estans venus de si loingtain païs, pour leur faire entendre ce qui concernoit le salut de leurs ames, & le bien de la felicité éternelle, avec la cognoissance d'un vray Dieu, par la predication de l'Evangile, il n'estoit pas possible d'estre assez illuminez du Ciel pour les instruire, parmy le tracas de la mesnagerie de leurs cabanes, joint que desirans leur conserver l'amitié des François, qui traictoient avec eux, nous aurions plus de crédit à les conserver ainsi à part, que non pas quand nous serions cabanez parmy eux.
De sorte que s'estans laissez persuader par ces discours & autres semblables, ils nous dirent de prier ce grand Dieu, que nous appellions Pere & nous dirions les serviteurs, afin qu'il fist cesser les pluyes qui pour lors estoient fort grandes & importunes, pour pouvoir nous accommoder la cabane que nous desirions: si bien que Dieu favorisant nos prieres après avoir passé la nuict suyvante dans une petite cabane au milieu des champs, à le solliciter de ses promesses, il nous exauça, & les fist cesser si heureusement, que nous eusmes un temps fort serain, dequoy ils furent si estonnez & ravis d'admiration qu'ils le publièrent pour miracle, dont nous rendimes graces à Dieu. Et ce qui les confirma davantage en ceste croyance fut qu'aprés avoir employé quelques-jour à ce pieux travail & mis à sa perfection, les pluyes recommencerent, de sorte qu'ils publièrent par tout la grandeur de nostre Dieu.
Je ne puis obmettre un gentil débat qui arriva entr'eux à raison de nostre bastiment, d'un jeune garçon lequel n'y travaillant pas de bonne volonté, se plaignoit aux autres de la peine & du soin qu'ils se donnoient pour des personnes qui ne leur estoient point parens, & eust volontiers desiré qu'on eust delaissé la cabane imparfaite, & nous en peine de loger à descouvert, mais les autres Sauvages portez de meilleure affection, ne luy voulurent point acquiescer, & le reprirent de sa paresse, & du peu d'amitié qu'il tesmoignoit à des personnes si recommandables, qu'ils devoient chérir comme parens & amys bien qu'estrangers, puis qu'ils n'estoient venus que pour leur propre bien & profit.
Ces bons Sauvages ont cette louable coustume entr'eux, que quand quelqu'uns de leurs concitoyens n'ont point de cabane à se loger, tous unanimement prestent la main & luy en font une, du moins ils la mettent en tel estat qu'aysement de luy mesme il la peut parachever: & pour obliger un chacun à un si pieux & charitable office, quand il est question d'y travailler, la chose se décide tousjours en plein conseil, puis le cry s'en faict tous les jours par la ville ou bourgade; afin qu'un chacun s'y trouve à l'heure ordonnée, jusques à entiere perfection de l'oeuvre, ce qui est un très-bel ordre & fort louable pour des Sauvages, que nous croyons & sont en effect, moins polis que nous.
Mais pour nous qui leur estions estrangers & arrivez de nouveau, comme disoit ce jeune homme, c'estoit beaucoup de se monstrer si humain que de nous en bastir une, avec une si commune & universelle affection, veu qu'ils ne donnent ordinairement rien pour rien aux estrangers, si ce n'est à des personnes qui le meritent, ou qui les ayent bien obligez, quoy qu'ils demandent tousjours particulièrement aux François, qu'ils appellent Agnonha, c'est à dire gens de fer en leur langue, ou qui se servent de fer, ou le fer mesme, car ils nommoient quelquefois les haches Agnonha, qu'ils appellent autrement Atouhoin. Les Montagnais nous donnent le nom de Mistigoche, ou, Ouemichtigouchion, c'est à dire un homme qui est dans un canot de bois, ou batteau de bois, ou coffre de bois, selon l'interprétation d'aucun. Nom qu'ils donnerent aux premiers Europeans, qui les aborderent dans des navires ou batteaux de bois, desquels ils n'avoient jamais veu auparavant, car les leurs ne sont faicts que d'escorces & fort petits. Mais pour le nom que nous donnent les Hurons, il vient de ce qu'auparavant nous, ils ne sçavoient que c'estoit de fer & n'en avoient aucun usage, non plus que de tout autre metal ou minerai, sinon en quelque endroit ils avoient du cuivre rouge, duquel j'ay veu un petit lingot vers la mer douce, que le Truchement Bruslé nous apporta, d'une nation esloignée 80 lieuës des Hurons.
Nostre cabane fust bastie à la portée du pistolet de la bourgade, en un lieu que nous mesmes avions choisi pour le plus commode, sur le costeau d'un fond, où passoit un beau & agréable ruisseau, de l'eau duquel nous nous, servions à boire & à faire nostre sagamité, excepté pendant les grandes neiges de l'Hyver, que pour cause du mauvais chemins nous prenions de la neige és environ de nostre cabane, pour faire nostre manger, & ne nous en trouvasmes point mal Dieu mercy. Il est vray qu'on passe d'ordinaire les sepmaines & les mois entiers sans boire, & sans estre altéré, car ne mangeant jamais rien de sallé ny espicé, & son manger quotidien n'estant, que de ce bled d'Inde bouilly en eau, ceste menestre sert de boisson & de mangeaille, & si on peut estre quelquefois altéré, c'est lors qu'on mange de la viande, ou qu'on vay en voyage par terre, & peux asseurer qu'en un an, que j'ay demeuré aux Hurons, je n'y ay pas beu neuf ou dix fois au plus ce qui me faict dire avec sainct Jean Climacus, que le beaucoup boire, vient d'habitude & non de necessité, & par ainsi on peut à bon droit reprendre les grands beuveurs, & ne souffrir ce vice à sa jeunese, qui est ordinairement suivy des autres.