Quant quelque particulier Sauvage de nos amys nous venoient visiter, entrans chez nous, la salutation estoit ho, ho, ho, qui est une salutation de joye, & la seule voix ho, ho, ne se peut faire que ce ne soit quasi en riant, principalement quand on leve la derniere syllabe, tesmoignans par là, la joye & le contentement qu'ils avoient de nous voir; car leur autre salutation. Quoye qui est comme si on disoit, qu'est-ce, que dites vous, se peut prendre en divers sens, aussi est-elle commune envers les amis & ennemis, qui respondent de mesme, Quoye, ou plus gracieusement, Yatoro, qui est à dire; mon amy, mon compagnon, mon camarade, ou disent; Ataquen mon frère, & aux filles Eadsé ma bonne amie, ma compagne, & quelquesfois aux vieillards, Yaistan, mon pere, Houatinoron, mon oncle, &c.

Mais lors que mes Sauvages de sainct Gabriel, nous venoient voir, entrans chez nous, ou les rencontrons par la ville, leur salutation ordinaire estoit Jesus Maria, ou plustost Jesous Mana ou Ana ne pouvans dire mieux, on me dira que la lettre M. est labiale, il est vray, mais les enfans à force de s'y estre exercé la prononçoient assez bien. Je leur avoit appris à prononcer ces divins Noms pour salut, afin de les former toujours au bien, car il faut commencer par les choses les plus aysées, pour arriver aux plus difficiles.

Ils nous demandoienr souvent à petuner, pour espargner le petun qu'ils avoient dans leur sac, car ils n'en sont jamais dégarnis: mais comme la presse y estoit grande & que cela sentoit de son avarice, nous ne leur en pouvions donner à tous, & nous en excusions, en ce qu'eux mesmes nous traitoient ce peu qu'en avions, & cette raison rendait contans les esconduits, mais qui pourroit en avoir assez pour tous, seroit beaucoup pour les attirer tous en vostre cabane, car c'est leur miel, leur sucre, & leur mets plus délicieux.

Le Diable rusé fait le singe par tout, & contrefait mesme les choses les plus Sainctes, non pour nous ayder, mais pour nous tromper. Il a inventé des idoles pour contrecarer les Images de Dieu, a commandé, & a donné l'invention d'une manière de confession aux Indiens du Perou, qui les fait estimer gens de bien par les autres infidelles, comme aux Puritains d'Angleterre, & aux Lutheriens d'Allemagne, l'ombre de quelque ceremonies de l'Eglise Romaine qui leur fait croire; mais faussement, qu'ils sont enfans de Dieu, & que les seuls Calvinistes sont heretiques, comme il fut dit en la maison d'un Comte d'Allemagne reprenant une personne Catholique qui s'estoit mise au service de ce Huguenot. Ce malin esprit a contrefait entre nos Hurons la louable & ancienne coustume que nous avons de saluer de quelque devote prière ou pieux souhait, celuy que nous entendons éternuer, car ils saluent ceux qui éternuent, non devotement comme nous, mais avec des imprecations & malheurs qu'ils souhaittent à tous ceux qui leur sont ennemis, ce qui m'estonnoit fort au commencement, & ne pouvois penser qu'autre en fut l'inventeur que le Diable mesme.

Nous les en avons quelquesfois repris, mais ils ne pouvoient croire; qu'il y eut de l'offence pour la hayne irréconciliable qu'ils ont à l'encontre des Nations qui leur sont ennemies, car pour les personnes de leur propre nation ils en sçavent assez bien endurer & supporter un tort ou injure quand il eschet, & bon d'un estranger, duquel s'ils ne se vengent à l'instant mesme pour estre en lieu où ils ne se voyent les plus forts, & qu'ils semblent dissimuler leur mal talent, ne vous y fiez pas néantmoins qu'à bonne enseigne pour beau semblant qu'ils vous fassent; peur que lors que vous y penserez le moins, il ne vous prennent au despourveu, & vous rendent au double ce que vous leur aurez presté, non deux coups pour un, ny deux miseres pour une, mais la mort pour un desplasir, car tuer un homme ou un moyneau, n'y a pas grande différence entr'eux, & de blesser ou donner un coup d'aviron, ils ne s'en tiennent pas souvent là, c'est pourquoy il fait bon estre sage par tout, & ne donner sujet à personne de s'offencer s'y on n'en veut estre payé à la fin, comme l'exemple suivante vous fera voir.

Deux François (comme j'ay rapporté au Chap; 5 du ler livre) un peu trop temeraires, offensent un jour deux Canadiens assez mal à propos, dequoy ces Canadiens ne firent pour lors aucun semblant, à cause du lieu qui ne faisoit pas bon pour eux, & dissimulerent cet affront jusques au temps de s'en pouvoir venger sans tesmoins. Or il arriva à quelque sepmaines de là que ces deux François qui ne pensoient desja plus au desplaisir qu'ils avoient faits à ces deux Sauvages, s'en allerent à la chasse, vers l'Isle d'Orleans, ce qu'estant sceu par ces Indiens qui ne les perdoient point de memoire, les allerent prendre au despourvu, ses assommerent à coups de haches, & jetterent les corps dans la riviere, sans qu on pû sçavoir que long-temps après qui en avoient esté les meurtriers, à la fin on descouvrit les homicides, qui pour cela ne laissoient pas d'estre les bien venus, parmy ceux de leur nation, encore qu'ils s'abstinrent de venir plus à Kebec, peur d'y trouver leur chastiment.

Les François exageroient prou la faute comme en effet elle estoit tres-grande, & disoient assez la punition que meritoit l'enormité d'une telle meschanceté, mais pour cela les Sauvages ne donnoient ny chastiment ny réprimande à ces meurtriers, qui n'estoient pas gens à ces viandes là, & puis ils sçavoient bien que tost ou tard la faute leur seroit pardonnée, & qu'un present de castors, au pis aller, les garantiroit du supplice & de la peine qu'on n'a encor ozé entreprendre sur eux.

Neantmoins il fut advisé entre les Chefs François, qu'il falloit monstrer à ces barbares un grand ressentiment de leur faute pour en empescher d'autres pareilles, & pour cet effet firent assembler en un conseil general, tous les Sauvages qui se trouverent pour lors à la traite, où les meurtriers ayans estè grandement blasmez, furent en fin pardonnez à la priere de ceux de leur nation, qui promirent un amendement pour l'advenir, moyennant quoy le sieur Guillaume de Caen generale la flotte, assisté du sieur de Champlain, & des Capitaines de Navires, prit une espée nue qu'il fit jetter au milieu du grand fleuve sainct Laurens en la presence de nous tous, pour asseurance aux meurtriers Canadiens que leur faute leur estoit entierement pardonnée, & ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que cette espée estoit perdue & ensevelie au fond des eauës, & par ainsi qu'ils n'en parleroient plus.

Mais nos Hurons qui sçavent bien dissimuler & qui tenoient bonne mine en cette action, estans de retour dans leur pays, tournerent toute cette ceremonie en risée, & s'en mocquerent disans que toute la cholere des François avoit esté noyée en ceste espée, & que pour tuer un François on en seroit doresnavant quite pour une douzaine de castors, en quoy ils se trompoient bien fort, car ailleurs on ne pardonneras si facilement, & eux-mesme y seront quelques jours trompez s'ils font des mauvais, & que nous soyons les plus forts.

Pendant I'Hyver les Ebicerinys se vindrent cabaner au pays de nos Hurons à trois lieuës du bourg de sainct Joseph, d'où nous les allions quelquesfois voir, & comme ils sont assez bonnes gens ainsi que j'ay dit ailleurs, ils nous rendoient nos visites & se trouvoient souvent dans nostre cabane, pour nous considerer & s'entretenir de discours avec nous, car ils sçavent les deux langues, la Huronne, & la leur; quoy que tres-differentes, ce que n'ont pas les Hurons, lesquels ne sçavent ordinairement que la leur maternelle, sans se mettre en peine d'en apprendre d'autre, ou par negligence, ou pour le peu de necessité qu'ils ont des autres nations, ayans dans leur pays presque tout ce qui leur fait besoin, & pour le reste on leur apporte, ou bien ils voyagent en pays cognus quoy qu'esloignez, d'où ils rapportent ce qui leur manque.