Ces Sauvages Epicerinys nous donnerent advis d'une certaine Nation, à laquelle ils vont tous les ans une fois à la traite, n'en estans esloignez qu'environ une Lune, ou Lune & demy de chemin, tant par terre que par lacs & rivieres. A laquelle vient aussi trafiquer un certain peuple qui y aborde par mer avec de grands batteau ou Navires de bois, chargez de diverses especes de marchandises comme haches faites en queuës de perdrix, des bas de chausses avec les souliers y attachez, souples neantmoins comme un gand, & plusieurs autres choses qu'ils eschangent pour des fourures & pelleteries.
Ils nous dirent de plus que ces personnes là, ne portoient ny barbe ny cheveux que fort peu, lesquels pour cette raison nous avons surnommez testes pelées, & nous asseurent aussi que leur ayants parlé de nous ils leur tesmoignerent un grand desir de nous voir, ce qui nous fit conjecturer que ce pouvoit estre quelque peuple & Nation policée & habittée vers la mer de la Chine, qui borne ce pays vers l'Occident, comme il est aussi borné de la mer Occeane environ les 40 degrez vers l'Orient, & esperions y faire un voyage à la première commodité avec ces Epicerinys, comme ils nous le faisoient esperer moyennant quelque petit present, si obedience ne m'eust rappellé en France: car bien que ces Sorciers ne veuillent pas mener de François seculiers en leur voyage, non plus que les Montagnais, & Hurons au Saguenay, de peur de descouvrir leur meilleure & plus excellente traite avec les pays, d'ou ils rapportent tous les ans quantité de pelleteries; ils ne sont pas si reservez en notre endroit sçachant desja par expérience, que nous ne nous meslons d'aucun autre trafic que de celuy des ames, que nous nous efforçons de gaigner à Jesus-Christ, sans interest du temporel.
Quand nous allions en visite chez les Sauvages, ils en estoient bien ayses & la tenoient à honneur & faveur se plaignans de ne nous y voir pas assez souvent, & c'estoit à qui nous attireroit premier à son foyer; sans trop d'importunité pourtant, car ils tiennent les empressemens onéreux & de mauvaises graces, & estans assis au milieu d'eux, où ils nous donnoient tousjours bonne place, ils nous escoutoient fort attentivement, nous interrogeoient fort paisiblement, & se resjouissoient fort honnestement, accompagnans souvent ces visites de quelque petit present, ou du reste de sagamité, disant: Chataronchesta, avez vous de faim, Sega, mangez, mais pour mon particulier j'en prenois fort rarement, tant à case qu'il sentoit pour l'ordinaire trop le poisson puant, que pour ce que les chiens y mettoient souvent leur nez, & les enfans leur cueillier avec quoy ils mangeoient à mesme.
Comme par deçà l'on presente à boire aux amis, les Sauvages qui n'ont que de l'eaue à boire pour toute boisson, & qui boivent fort rarement, presentent le petunoir tout allumé à leurs amis, & à tous ceux qui leur rendent quelque visite, & nous tenans en cette qualité, ils nous en presentoient de fort bonne grâce. Mais comme je n'en ay jamais voulu user, je les en remerciois avec la mesme grace, & n'en prenois nullement, dequoy ils restoient au commencement fort estonnez, pour ny avoir personne en tous ces pays là qui n'en use, pour à faute de vin, & d'espices, eschauffer cet estomach, & aucunement corrompre tant de cruditez provenantes de leur mauvaise nourriture.
Pendant les grandes neiges, nous estions souvent contraints de nous attacher, des raquettes sous les pieds, ou pour aller au village, ou pour aller querir du bois, d'autant que n'y ayant sentier ny chemin frayé, nous n'eussions pu facilement nous retirer des neiges avec nos sandales de bois. Les Sauvages en usent de mesme comme choses aysées, car avec icelles l'on n'enfonce point, & si on fait bien du chemin en peu de temps, & plus qu'on ne feroit sans icelles.
Ces Agnonra, comme nos Hurons les appellent sont deux ou trois fois grandes comme les nostres. Les Montagnais, Canadiens, & Algoumequins, hommes & femmes avec icelles suivent la piste des animaux qu'ils font harceler & arrester par leurs chiens, puis l'abattent à coups de flesches, & d'espée emmanchées au bout d'une demie picque, qu'ils sçavent dextrement darder: aprés ils se cabanent, se consolent & se resjouissent là du fruict de leur travail, & sans ces racquettes ils ne pourroient courir l'eslan, ny le cerf, & par consequent, il faudroit qu'ils mourussent de faim en temps d'Hyver, si les autres bestes ne suppleoient.
Lors que pour quelque necessité ou affaire particulière, ils nous falloit aller d'une bourgade en une autre, nous allions librement loger & manger en leurs cabanes, ausquelles ils nous recevoient & traitoient fort humainement, bien qu'ils ne nous eussent aucune obligation, car ils ont cela de propre d'assister les passans, & recevoir courtoisement entr'eux toute personne qui ne leur est point ennemie; & à plus forte raison ceux de leur Nation, qui se rendent l'hospitalité reciproque, & assistent tellement l'un l'autre, qu'ils pourvoyent à la necessité d'un chacun, sans qu'il y ayt aucun pauvre mendiant parmy leurs villes, bourgs & villages, comme j'ay dit ailleurs, de sorte qu'ils trouvoient fort mauvais entendans dire qu'il y avoit en France grand nombre de ces necessiteux & mendians, & pensoit que cela fut faute de charité, & nous en blasmoient grandement, disans que si nous avions de l'esprit on donneroit bon ordre à cela, les remedes estans faciles.
Mais comme une amitié requiert une autre amitié, & un don un autre present, il est plus que raisonnable que nous autres qui leur sommes estrangers, & ausquels ils n'ont aucune obligation, qu'allans loger chez eux, & vivans à leurs despens, nous leur donnions tousjours quelque chose pour y estre tousjours les biens venus, autrement ils vous estimeroient Onustey, c'est à dire, chiche & avare, & à la fin vous n'y seriez pas si bien receus que du passé. Un peu de petun, de rassades, quelques aleines, ou autres petites choses, vous peuvent conserver leur amitié, & l'affection de vous recevoir tousjours courtoisement & traicter amiablement, comme j'ay esté par toutes leurs terres.
Du pays des Hurons, nombre du peuple. De leurs villes, villages, & cabanes, &, comme nous devons renoncer à nostre patrie pour vivre en paix en celle d'autruy.