CHAPITRE XII.
CE bon Legislateur des Atheniens Solon, fist une Loy dont Amafis Roy d'Egypte avoit esté jadis Autheur; laquelle obligeoit un chacun de monstrer tous les ans d'où il vivoit par devant le Magistrat, autrement à faute de ce faire il estoit puny de mort. Et le bon Empereur Marc Aurelle, faisant mention de l'ancienne diligence des Romains, escrit qu'ils s'employerent tous avec telle ardeur aux labeurs & travaux, qu'ils ne peurent oncques trouver en toute la Cité de Rome un homme oisif, pour porter une lettre à deux ou trois journées.
C'estoit une occupation sans exemple & qui tesmoignoit le bon ordre de leur Republique, dans lesquelles on ne doit jamais souffrir ceux qui pouvans gaigner leur vie par un honneste travail ne font mestier que de volleries & brigandages, comme cela n'est que trop ordinaire par toute la France & particulierement à Paris, où souvent ils passent pour honnestes gens, mais le pis est que comme ils ne se contentent pas de la mediocrité à laquelle ils preferent le luxe & la delicatesse, ils mettent souvent vostre vie en hazard, pour l'avoir avec la bource.
Les Chinois desquels nous devrions imiter les Loix (quoyque Payens) ont aussi trouvé l'invention de bannir d'entr'eux les fainéants & paresseux, par une ordonnance inviolablement observée, à tous les pauvres, sous tres-grieves peines, de mandier par les rues, & à qui que ce soit de leur donner, n'y ayant que les seuls, Religieux Chinois à qui il est permis de quester, & chercher leur vie de porte en porte, comme pardeça les FF. Mineurs.
Mais pour ce qu'il sembleroit que ce seroit tout à faict bannir la charité & l'humanité du milieu d'eux, ils ont des Hospitaux Royaux en grand nombre par tout le Royaume, pour loger, nourrir, & entretenir les vrays pauvres, s'entend ceux qui n'ont aucun moyen de travailler & gaigner leur vie, & non les autres qui peuvent faire quelque chose, lesquels sont contraincts de servir pour leurs despens, ce qui est plus que raisonnable, car qu'elle apparence y auroit il de nourrir du bien des pauvres, ceux qui ont de la santé assez pour n'estre point pauvres & vivre honnestement accommodé.
C'est pour la mesme raison que les Aveugles n'y sont point exempts de travailler, ny admis dans les Hospitaux, s'ils ne sont vieux & cassez, & ne leur est non-plus permis de tracasser & mandier par les rues, ny par les Temples, comme ils font à Paris, au grand destourbier de ceux qui prient Dieu. Mais on les oblige chez les cordiers & Potiers d'estain, pour tourner les roues, & faire plusieurs autres exercices où il ne faut point d'yeux. Nous voyons mesmes nos vieilles Huronnes, qui pour avoir la veue debile, ne demeurent pas pour cela tousjours oyseuses; elles s'employent d'elle mesmes à esgrener le Maiz hors des épics, à filer, pleurer les morts, & à plusieurs autres petites occupations compatibles à leurs infirmitez.
On employe les manchots & estropiez en d'autres choses selon leurs incommoditez, & les culs de jattes à faire des espingles & esguilles, à coudre des habits & faire plusieurs autres petits exercices des mains. Mais pour les playez & ulcerez, il est croyable qu'ils y sont moins frequens que par deça, puis que la mendicité leur est interdite, & que s'ils entrent dans les Hospitaux, leurs playes sont visitées & eux oeilladez de prés, pour eviter aux tromperies & artifices, desquels plusieurs gredins & caymans uzent, pour entretenir leurs playes & tirer la quinte-essense des bources. Que si on y prenoit garde de prés, on feroit souvent icy des miracles sans miracles, en des personnes que l'oeil gueriroit sans medicament, & m'estonne comme à Paris, & aux autres bonnes villes de la France, il n'y a des Chirurgiens gagez pour y donner ordre, puis que les abus y sont si frequens que personne n'en peut douter, du moins les vrays pauvres & malades seroient secourus & les trompeurs chastiez ou banis.
Nos Sauvages ne sont point en peine de dresser des Hospitaux pour les malades, ny de deffendre la mandicite aux vagabonds, car chacun a soin de ces malades, & aucun n'est tellement vagabond qu'il doive vivre aux despens d'autruy. Ils ne sont point neantmoins si exacts observateurs que d'employer le temps avec un soin si particulier des anciens Romains, mais encore ont ils quelques occupations & exercices particuliers, ausquels ils s'adonnent & employent aucunement le temps. Les hommes vont à la chasse, à la pesche, à la guerre, à la traicte, & font des cabanes & canots ou les outils propres à cela; le reste du temps à la vérité ils le passent en oysiveté, à jouer, dormir, chanter, dancer, petuner, ou aller en festin, & ne veulent s'entremettre d'aucun ouvrage qui soit du devoir de la femme sans grande necessité, & par ainsi jouissent de beaucoup de repos qu'on ne jouyt pas icy.
Ce n'est pas neantmoins en cela que consiste leur bon-heur, principallement, mais c'est en ce qu'ils n'ont aucune passion pour les biens & richesses de la terre, qu'ils possedent comme ne les possedans point, ainsi que dit l'Apostre. N'ont aucun procés, noises ou debats, pour les deffendre, & ne sçavent que c'est de condemnation, de Juges, de tailles, subsides, ny de prison, que pleust à Dieu qu'ils fussent convertis, mais à mesme temps qu'ils seront faicts Chrestiens, je crains bien fort qu'ils perdront leur simplicité & repos, non que la Loy de Dieu porte ceste necessité, mais la corruption glissée entre les Chrestiens se communique facilement entre les barbares convertis, qui succent avec la doctrine des Saincts, le mauvais esprit de ceux qui les fréquentent.
Ils ont l'exercice du jeu tellement recommandable & coustumier, qu'ils y employent une bonne partie du temps qui leur reste des autres occupations plus serieuses, ausquelles ils s'addonnent assez peu souvent, & que la necessité ne les y contraigne. Ils sont fort beaux joueurs & patiens, car encores que la chanse ne leur en die point, ils ne s'en faschent pas, & perdent aussi gayement du moins extérieurement, que s'ils estoit en chanse, dont j'en ay vu, quelqu'uns s'en retourner en leur village tout nuds, chantans alaigrement aprés avoir tout perdu au nostre, & est une fois, arrivé qu'un Canadien perdit (aprés toutes ses hardes) & sa femme & ses enfans contre le sieur Du Pont Gravé, lequel les luy rendit aprés volontairement, & de bonne volonté, car il n'eust pas voulu se charger d'un tel attirail, qui luy eust apporté plus de peine que de profit, & neantmoins, il estoit en luy de les retenir sans que le Sauvage l'eut pu trouver mauvais.