Les hommes ne s'adonnent pas seulement au jeu de joncs nommé Aescaya qui sont trois ou quatre cens petits joncs blancs, également couppez de la grandeur d'un pied ou environ, mais aussi à plusieurs autres sortes de jeu, comme de prendre une grande escuelle de bois, & dans icelle avoit cinq ou six noyaux ou petites boulettes un peu plattes de la grosseur du bout du petit doigt & peintes de noir d'un costé & blanche ou jaune de l'autre, & estans tous assis à terre en rond, à leur accoustumée, prennent tour à tour selon qu'il eschet, ceste escuelle avec les deux mains qu'ils eslevent un peu de terre, & à mesme temps l'y reposent & frappent un peu rudement, de sorte que ces boulettes se remuans, ils voyent comme au jeu des dez de quel costé elles se reposent & si elles sont pour eux ou non, & pendant que celuy qui tient l'escuelle la frappe & regarde à son jeu, il dit continuellement & sans intermission, Tet, Tet, Tet, Tet, pensant que cela excite & faict bon jeu pour luy; encor que cela ne sert que d'un amusement, plus tolerable que les choleres de nos joueurs de cartes & de dez, qui s'emportent à leurs premières passions.

O bon Jesus, il n'y a pas jusqu'a un tas de mauvais garçons, que ne cessent de blasphemer au jeu, comme si offencer un Dieu nous devoit faire profiter ou plustost périr dans ses disgraces. Ah mal-heureux! qui as pris l'habitude de jurer, tous les vices doivent estre abhorrez, mais celuy du blaspheme plus que tous les autres, car il n'y a vice qui ne puisse causer quelque delectation & non jamais le blaspheme, & par consequent moins excusable que les autres, qui tous nous meinent à la damnation.

Pour le jeu ordinaire des femmes & filles, auquel s'entretiennent aussi par fois des hommes & garçons avec elles, est particulièrement avec cinq ou six noyaux, comme ceux de nos abricots, noirs d'un costé & jaunes de l'autre, lesquels elles prennent avec la main comme on faict les dez, puis les jettent un peu en haut, & estans tombez sur une peau qui leur sert de tapis, elles voyent ce qui faict pour elles, & continuent à qui gaignera les coliers, oreillettes, ou autres bagatelles de leurs compagnes, & n'ont jamais de monnoye d'or ou d'argent, car ils n'en ont aucune cognoissance ny usage, de manière que quand il est mesme question de trafique ou achat de marchandise ils ne font qu'eschanger une chose pour une autre.

Je ne puis obmettre aussi qu'ils pratiquent en quelqu'uns de leurs villages, ce que nous appellons en France, porter les momons; car ils envoyent le cartel de defy aux autres villages, pour les faire venir jouer avec eux & gaigner leurs ustencilles s'ils peuvent, & cependant les festins ne manquent point, car pour la moindre occasion la chaudière est sur le feu, particulierement en Hyver, qui est le temps auquel principallement ils festinent & se resjouissent ensemblement pour passer plus doucement la rigueur de la saison.

Ils ayment la peinture, & y reusissent assez industrieusement pour des personnes qui n'y ont point d'art, ny d'instrumens propres, & font des representations d'hommes, d'animaux, d'oyseaux & autres grotesques, tant en relief de pierres, bois, & autres semblables matieres, qu'en platte peinture sur leur corps qu'ils font non pour idolatrer, mais pour contenter leur veuë, embellir leurs callumets & orner le devant de leurs cabanes.

Pendant l'Hyver, du filet que les femmes & filles ont disposé, les hommes en font des rets & seine & pour pescher & prendre le poisson, jusques sous la glace, par le moyen des trous qu'ils y font en plusieurs endroits, dont en voicy la méthode.

Ils font, à grands coups de hache un trou assez grandelet dans la glace d'un lac ou de la riviere; ils en font d'autres, plus petits, d'espaces en espaces, & avec des perches ils passent une fiscelle de trous en trous par-dessous la glace: ceste fiscelle aussi longue que les rets qu'on veut tendre, se va arrester au dernier trou, par lequel on tire, & on estend dedans l'eau toute la rets qui luy est attaché. Quand on les veut visiter, on les retire par la plus grande ouverture, pour en recueilir le poisson, puis il ne faut que retirer la fiscelle pour les retendre, les perches ne servans qu'à passer la première fois la fiscelle.

Ils font aussi des fleches avec le cousteau fort droictes & longues & n'ayans point de cousteaux, ils se servoient anciennement des pierres tranchantes, & les empennent de plumes de queuës & d'aisles d'Aigle, par ce qu'elles sont fermes & se portent bien en l'air. Ils accommodent la pointe avec de nos fers qu'on leur traicte à Kebec, ou bien avec une pierre acerée qu'ils collent dans le bout de la flèche fendue avec une colle de poisson tres-forte. Ils font les cordes de leurs arcs avec des boyaux du nerfs d'animaux, de mesme celles des raquettes, qui leur servent pour aller sur la neige au bois & à la Chasse puis des massues de bois pour la guerre, assez bien faictes, & des pavois de cedre, qui leur couvrent presque tout le corps, & d'autres plus petits faicts de cuir bouilly.

Ils font aussi des voyages par les lacs & rivieres qui sont frequentes dans le païs, jusques en des nations fort esloignées, où ils traictent & eschangent de leurs marchandises pour d'autres, qui leur font besoin & desquelles leur païs manque, mais ils n'entreprenent pas ordinairement ces voyages de longs cours, inconsideremment & sans en avoir premierement eu la permission des Chefs; lesquels en un conseil particulier, ont accoustumé d'ordonner tous les ans, la quantité d'hommes qui doivent partir de chaque ville ou village, pour ne les laisser desgarnis de gens de guerre, & quiconque voudroit partir autrement le pourroit faire à toute rigueur, mais il en feroit blasmé & estimé mal advisé & incivil.

J'ay veu plusieurs Sauvages des villages circonvoisins venir au bourg S. Joseph, demander congé au Capitaine Onorotandi, frere du grand Capitaine Auoindaon, pour avoir la permission d'aller au Saguenay: car il se disoit Maistre superieur des chemins & rivieres qui y conduisent, s'entend jusques hors le païs des Hurons. De mesme il falloit avoir la permission & congé d'Auoindaon, pour aller à Kebec, & comme chacun entend d'estre le maistre en son pais, aussi ne laissent ils passer aucun d'une autre nation par leurs terres, pour la traicte, sans estre recognus & gratifier de quelque present: ce qui se faict sans difficulté, autrement on leur pourroit donner de l'empeschement & faire du desplaisir si on vouloit.