Sur l'Hyver que le poisson se retire sentant le froid, comme au mois de Juillet & d'Aoust sentant le chaud, les Sauvages errants comme sont les Canadiens, Algoumequins, Etechemins & autres, quittent les rives de la mer & des rivieres & se cabanent dans les bois, là où ils sçavent qu'il y a de la venaison. Pour nos Hurons, Honquerons & autres peuples sedentaires, ils ne quittent point leurs villes & villages, que pour les raisons que j'ay deduites cy-dessus, au chapitre precedent.
Lors que ces peuples errants ont faim, ils consultent l'Oracle, & aprés s'en vont l'arc en la main & le carquois sur le dos, la part que leur Medecin leur a indiqué, ou ailleurs où ils pensent ne point perdre leur temps. Ils ont des chiens qui les suyvent, & nonobstant qu'ils n'aboyent point, toutesfois ils sçavent fort bien descouvrir le giste de la beste qu'ils cherchent, laquelle ayant trouvée ils la poursuivent courageusement & ne l'abandonnent jamais qu'ils ne l'ayent terrassée, & en fin l'ayant navrée à mort ils la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle tombe, lors ils luy ouvrent le ventre, baillent la curée aux chien, festinent & emportent le reste. Que si la beste pressée de trop prés rencontre une riviere, la mer, ou un lac, elle s'eslance librement dedans, & nos Sauvages aprés ou ils luy donnent le coup de la mort, s'ils ont des canots prest, comme ils firent à Gaspey, un jour avant mon arrivée.
Or pour ce que plusieurs pourroient penser qu'estans les Montagnais errants, ils vivent en bestes en leur hivernement, je vous ay icy mis l'ordre qu'ils y tiennent, qui est une coustume louable, car voulans se départir & courir les montagnes & les bois, ils font une reveuë de la Quantité de femmes vesves, petits enfans & de personnes qui ne peuvent avoir leur vie par le moyen de la chasse, & les départent par les familles également, ostans des enfans où il y en a beaucoup, pour les mettre où il y en a moins, & ainsi des autres personnes inutiles. Et pour ce qui est des hommes & garçons capables de la chasse, s'il y a quelque famille qui en manque, on en tire de celles qui en ont trop pour en accommoder de moins accommodées. Il n'y a que les filles de mauvaise vie, à qui on a peine de trouver place, pour autant qu'elles sont en opprobre parmy ceux de leur nation, comme les filles desbauchées icy.
Tout cest accommodement estant faict, si les neiges sont assez hautes, ils donnent ordre qu'en chaque famille il se fasse des traisnes de bois, d'environ un pied de large, & huict ou dix de long, un peu courbées par le bout de devant, sur lesquelles ils chargent tous leurs pacquets vivres & emmeublement avec les petits enfans, qui ne peuvent marcher, si les meres n'ayment mieux les porter sur leur dos emmaillottés sur une petite planchette, à la façon de nos Huronnes, & en cette manière courent les bois s'ils ne prennent les rivieres.
Estans arrivez au lieu où ils doivent camper, les jeunes femmes & filles ayans la hache en main vont par ces grandes forests coupper quinze ou vingt perches, plus ou moins, selon la grandeur de la cabane qu'ils ont à faire. Cependant les vieilles femmes & aucunefois les hommes, en ayans designé le plan vuident la neige avec leurs pelles, qu'ils font & portent expres pour ce suject. La place se faict ronde ou en quarré à la volonté du maistre Architecte, profonde selon la hauteur des neiges de deux, trois, jusques à quatre pieds, de manière que la neige leur sert comme d'une muraille qui les environne de tous costez, excepté par l'endroit où on la fend, pour faire la porte que l'on tient fort basse.
Les perches estans apportées on les plante sur le haut de la neige., puis on jette sur ces perches qui s'approchent un peu par en haut quatre ou cinq rouleaux d'écorces cousues ensemble commençant par le bas, comme font les recouvreurs des maisons, la neige que l'on a à dos, est aprés couverte de petites branches de cedre ou de pin, dequoy la maison est aussi pavée, haute ou basse selon qu'il eschet, car en aucunes on s'y tient facilement debout & en d'autres non. L'huis du logis n'est autre qu'une meschante peau d'Eslan attachée à deux perches, qui servent de porte, dont les jambages du palais, sont la neige mesme, soustenue de quelque bois.
Je ne sçay si l'on pourroit assez exagerer la peine & les incommoditez que l'on souffre dedans ces chetifs palais, où l'on experimente par fois les deux extremitez, un extreme chaud tel que l'on est à demy rosty, ou un extreme froid, tel que l'on est à demy glacé, & puis les chiens nous inportunent sans cesse pour avoir place auprés de vous, mais la fumée selon les vents en est insupportable, comme la faim quand la chasse n'est pas bonne, un autre puissant divertissement d'esprit.
S'ils n'ont dessein que demeurer une seule nuict en un mesme lieu, ou deux, ou trois au plus, ils n'y apportent point tant d'invention, particulierement lors qu'ils n'ont point de petits enfans, car à peine font ils de cabanes, & si ce sont chasseurs, ils se contentent de coucher sur la neige au pied d'un arbre, ou pour le plus ils font un trou dans la neige, auquel ils font du feu & se couchent auprès, dormans là aussi gaillardement, que nous sçaurions faire icy sur un bon lict.
Ils se cabanent ordinairement plusieurs mesnages ensemble, & ne se servent que d'un feu à deux, à la manière de nos Hurons, mais il y a cela de difference que nos cabanes Huronnes sont bonnes & solides, grandes & spacieuses, & pour ce ordinairement froides si on n'en bouchoit les advenuës, là ou les Montagnaises sont petites, basses, reeerrées, & facilement eschauffées, si on y apporte tant soit peu de soin.
J'ay admiré les grands voyages que nos Montagnais & Canadiens font quelquesfois, tant par mer, par les rivieres, que par terre, pour traiter les marchandises qu'ils ont eues des François, ils vont jusques vers les Flamands du costé de la Virginie, & en la Virginie mesme, où sont habituez les Anglois, & en beaucoup d'autres pays du costé du Saguenay, par des chemins fort difficiles & dangereux, & entreprendront (chose incroyable) d'aller dix, vingt, trente & quarante lieues par les bois, sans rencontrer ny sentiers, ny cabanes, & sans porter aucuns vivres, sinon du petun, & un fuzil, avec l'arc au poing, & le carquois sur le dos. S'ils sont pressez de la soif, & qu'ils ne rencontrent point d'eau ils ont l'industrie de faire une fente dans l'escorce des plus gros fouteaux qui sont en seve, & en succent la douce & agreable liqueur qui en distile, comme nous soulions faire pour semblable necessité, & les affadissemens & débilité du coeur.