Mais sans aller chercher des coustumes plus au loin: les anciennes femmes d'Allemagne sont louées par Tacite, d'autant que, chacune nourrissoit ses enfans de ses propres mammelles, & n'eussent voulu qu'une autre qu'elles les eust alaitez, comme il se pratique encor de present en la pluspart des pays circonvoisins, qui se liberent par ce moyen là, entre les autres inconveniens susdits de recevoir un enfant pour un autre, ce qui est quelquefois arrivé.

De cette loy se peuvent liberer sans scrupule les femmes ausquelles la nature n'a point donné assez de forces pour pouvoir supporter, & le jour & la nuict les importunitez d'un enfant criard, car alors selon Dieu on peut avoir recours à une nourrice, non à la premiere venue, mais à une sage & vertueuse, comme firent jadis deux certaines Dames bourgeoises, qui toutes deux firent choix d'une mesme nourrice, à laquelle elles donnerent à nourrir en divers temps, l'une deux filles, & l'autre deux garçons, laquelle nourrice, fit aprés le mariage entre ses quatre nourrissons qui se marièrent tous en un mesme jour, & fus prié du festin, où je n'allay point pour ce qu'ils estoient Huguenots. Mais on peut inferer que le mariage de ces quatre estoit un mariage bien fait, car ayans esté nourris d'une mesme mammelle ils pouvoient avoir succé une mesme humeur, ou du moins qu'il s'estoit attaché en leur nature je ne sçay quoy de fort approchant à la sagesse & modestie de leur mere de laict.

Nos Sauvagesses sans autre Loy que celle que la nature leur donne, d'aymer, nourrir, & eslever leurs enfans, puisque les animaux mesmes les plus feroces ont soin de leurs petits, les allaictent de leurs propres mammelles, & n'ayans l'usage ny la commodité de la bouillie elles leur baillent des mesmes viandes desquelles elles usent, après les avoir bien maschées, & ainsi peu à peu les eslevent. Que si la mere meurt avant que l'enfant soit sevré, le pere, ou à son deffaut une autre personne, fait bouillir du bled d'Inde dans un pot de terre, puis en tire l'eau, laquelle il prend peu à peu dans sa bouche & la joignant à celle de l'enfant luy fait avaller cette eau, qui luy sert de laict & de boullie, je l'ay veu ainsi practiquer à plusieurs, & particulièrement envers le petit de nostre Sauvagesse baptisée, duquel le pere avoit un soin si patticulier qu'il ne le negligeoit en rien; luy faisoit avaller luy mesme de cette eau, ou bouillon.

De la mesme invention se servent aussi les Sauvagesses pour nourrir les petits chiens que les mères ne peuvent engraisser, ce que je trouvois fort salle & vilain, d'ainsi joindre à leur bouche le museau des petits chiens, qui ne sont pas souvent fort nets.

En quelque Province de nostre Inde occidentale, on n'emmaillotte point les enfans, peur de les rendre courbez ou contrefaicts par cet empressement, ce seroit neantmoins les mettre en un grandissime peril, n'estoit qu'on les couche dans des lits suspendus en l'air, comme font nos Canadiens, d'où ils ne peuvent tomber, ny sortir.

Mais nos Huronnes qui n'ont point l'usage du berceau, ny de ces lits suspendus, emmaillottent leurs petits enfans durant le jour dans des peaux sur une petite planchette de bois de cedre blanc, d'environ deux pieds de longueur ou peu plus, & un bon pied de largeur, où il y a à quelqu'uns un petit airest, ou aiz plié en demv rond attaché au dessous des pieds de l'enfant, qu'ils appuyent contre le plancher de la cabane, ou bien elles, les portent promener avec icelles derrière leur dos, avec un collier ou cordelette qui leur pend sur le front. Elles les portent aussi quelquefois nuds hors du maillot dans leur robbe ceinte, pendus à la mammelle, ou derrière leur dos, presque debouts, la teste en dehors, qui regarde des yeux d'un costé & d'autre par dessus les espaules de celle qui le porte.

Lors que l'enfant est emmaillotté sur la petite planchette, ordinairement enjolivée de matachias & çhappelets de pourceleine, ils luy laissent unu ouverture devant sa nature, par ou il fais son eau, & si c'est une fille, ils y adjoustent une fueille de bled d'Inde renversée, qui sert à apporter l'eau dehors sans que l'enfant soit gasté de ses eauës, ny salle de ce costé là, laquelle invention est pratiquée par les Turcs mesmes, mais plus commodement, car je n'ay veu un modelle. Ils font un pertuis au berceau au dessous du siege de l'enfant qui est descouvert, & appliquent un tuyau courbé à la nature, lequel passans entre les jambes de l'enfant respond à ce trou du berceau, sous lequel ils tiennent un petit pot qui reçoit les excremens l'urine, & par ce moyen rend les enfans toujours nets & mieux sentans que ceux d'icy, d'où je conclus que pour ce regard on devroit les imiter, particulierement les pauvres gens qui ont faute de linges, d'estoffes & d'habits.

Les Sauvagesses comme elles n'ont jamais eu l'usage du linge, ny la methode d'en faire, encor qu'elles ayent du chanvre assez, ont trouvé l'invention d'un duvet fort doux de certains roseaux, sur lesquels elles couchent leurs enfans fort mollement, & les nettoyenr du mesme duvet, ou avec de la poudre de bois sec & pourry & la nuict venue, elles les couchent souvens tout nuds, entre le pere, & la mere, ou dans le sain de la mere mesme, enveloppé de sa robe pour le tenir plus chaudement, & n'en arrive, que tres-rarement d'accident.

Les Canadiens, & presque tous les peuples errants, se servent encore d'une pareille planchette pour coucher leurs enfans qu'ils appuyent contre quelque arbre ou l'attachent aux branches, mais encores dans des peaux sans planchette, à la manière qu'on accommode ceux de deça dans des langes, & en cet estat les posent de leur long doucement dans une peau suspendue en l'air, attachée par les quatre coins aux bois de la cabane, comme font les lits de roseau des Mattelots sous le tillac des Navires, & s'ils veulent bercer l'enfant, ils n'ont qu'à donner un branle à cette peau suspendue, laquelle se berce d'elle mesme.

Les Cimbres avoient accoustumé de mettre leurs enfans nouveaux naiz parmy les neiges, pour les endurcir au mal, & nos Gaulois au contraire les delicatent le plus qu'ils peuvent, pour les rendre fluets & mal sains de sorte que s'ils sentent un peu de vent, de chaud ou de froid plus qu'à l'ordinaire, tout est perdu, voyla un enfant malade, il faut le Médecin, il luy faut ouvrir la veine, cette viande ne luy est pas propre, gardez vous du bruit, & pour petit qu'il soit, on fait de son estomach une boutique d'Apothicaire, & d'où vient cela, c'est qu'ils sont trop mignardez, & nais de parens fluets, car on ne voit point tant d'infirmitez aux enfans villageois non plus qu'à ceux de nos Barbares qui n'y apportent point tant de façon. Bon Dieu que d'abus & de sottise il y a, parmy de certaines maisons des grands, vous diriez proprement à les voir faire, & à les entendre qu'ils ont un autre pere qu'Adam, qu'ils ne sont point de la mesme nature des autres hommes, & qu'ils auront un Paradis à part, ouy & tel qu'ils l'auront fabriqué par leurs oeuvres.