Nos Sauvagesses imitans les Cimbres eslevent leurs enfans le moins délicatement qu'il leur est possible, & les laissent non seulement trotter & courir nuds à quatre pieds, par les cabanes, sans ayde ny conduite de personne; mais estans grandelets ils se veautrent, courent, & se roullent dans les neiges, & parmy les plus grandes ardeurs de l'Esté, sans en recevoir aucune incommodité, dequoy je m'estonnois fort, & de ce que mettant quelquefois un petit morceau de sucre dans la bouche des petits enfans ils me suivoient à quatre pieds comme petites bestioles, dans les plus grandes rigueurs de la saison. Et de là vient qu'ils s'endurcissent tellement au mal, & à la peine, qu'estans devenus grands, vieils & chenus, ils restent toujours forts & robustes, sans ressentir presque aucune indisposition, & mesmes les femmes enceintes sont tellement fortes, qu'elles s'accouchent souvent d'elles mesmes, comme elles m'ont dit, & n'en gardent point la cabane pour la pluspart. J'en ay veu arriver de la forest, chargées d'un gros faisseau de bois, qui accouchoient dés aussi tost qu'elles estoient arrivées, puis au mesme instant sus pieds, à leur ordinaire exercice.
Et pour ce que les enfans d'un tel mariage ne se peuvent asseurer légitimes, ils ont cette coustume entr'eux, aussi bien qu'en plusieurs autres endroits des Indes Occidentales, que les enfans ne succedent point aux biens de leur pere; mais ils en font successeurs & heritiers, les enfans de leurs propres soeurs, lesquels, ils sont asseurez estre de leur sang & parentage, & par ainsi les hommes sont hors du hasard d'avoir pour héritiers les enfans d'autruy bien qu'ils fussent de leurs propres femmes.
En suitte de cela il y en a qui pourroient douter que les peres eussent de l'amitié pour leurs enfans, n'estans point asseurez qu'ils fussent de leur faict, ou non, mais je vous asseure encor une fois, qu'ils les tiennent si cher, & en font tant d'estat qu'ils ne les voyent pas à demy, leur donnent toute la liberté qu'ils veulent, & ne les reprennent pour faute aucune, car de chastiment il ne s'en parle point, c'est pourquoy il ne faut pas s'estonner si estans grands ils se portent facillement au vice puis que dans les familles Chrestiennes, & Religieuses, où la correction, & le chastiment manque à la jeunesse, on n'y voit que desordre, qu'ambition & presomption d'esprit, avec plus d'excez de beaucoup que dans les familles Sauvages les plus Barbares, & esloignées de la cognoissance de Dieu.
Il faut que je m'explique & dise, (pour ne condamner les innocens avec les coupables) que s'il y a un grand nombre d'enfans Sauvages mal sages, & vicieux, & sans le respect deu à leurs parens, il y en a un autre grand nombre, qui sont mieux. Car, outre qu'ils n'ont pas tant de legeretez pueriles, comme beaucoup d'enfans de par deça, ils sont douez d'une petites gravité si jolie, & d'une modestie naturelle si honneste, que cela les rends extremement agreables & amiables, de sorte que je prenois un singulier plaisir de leur enseigner les lettres, & de les instruire en la Loy de Dieu, selon qu'ils en estoient capables, aussi en avions nous tousjours plusieurs dans nostre cabane, où nous leur donnions facile accez, aux heures qui ne nous estoient point incommodes, & non sans quelque difficulté aux mauvais garçons, pour les obliger à imiter les bons.
Nous en avions pratiqué cinq ou six de tres jolys, beaux, & d'un fort bon esprit pour les amener en France, avec le consentement de leurs peres & meres, mais quand il fut question de partir, cet amour si tendre des meres, & le réciproque des enfans envers elles, tira tant de larmes des yeux des uns & des autres, qu'en fin elles esteignirent cette première devotion, par un ouy dire qu'on fouettoit, qu'on pendoit, & qu'on faisoit mourir les hommes entre les François, sans discerner l'innocent du coupable, doctrine qui leur avoit esté donnée par le Huron Savoignon, laquelle nous empescha du tout d'en pouvoir amener aucun quelque, promesse que leur fissions d'un bon traictement, & de les ramener en leur pays dans dix huict ou vingt Lunes, qui sont un an & demy de temps, car il ne se pouvoit à moins.
De l'instruction de la jeunesse & des exercices ordinaires des enfans. De la dissolution des François. Et d'une certaine Nation ou l'on couppe le né des filles mal vivantes.
CHAPITRE XX.
CE grand Empereur Marc Aurelle, que pleust à Dieu qu'il eut esté Chrestien, il ne luy eut rien manqué digne d'un Prince egallement puissant, & vertueux. Discourant un jour avec son amy Pullion du soin que les anciens Romains avoient d'instruire leurs enfans dans la vertu & l'habitude des bonnes moeurs, dit de luy mesme ces parolles, dignes à la verité d'estre gravées & burinées sur le coeur de tous ceux qui ont à gouverner la jeunesse & les esprits encores tendres, dans la vertu.
Mon pere Anne Vere, fut en cas, autant digne de louange, comme je suis digne de reprehension, car moy estant jeune enfant, jamais ne me laissa dormir en lict, assoir en chaise, boire ny manger avec luy à sa table, & si n'osois hausser ny lever la teste ny les yeux pour le regarder en face, & pour ce souvent me disoit: Marc mon fils, j'ayme trop plus que tu sois vertueux & honneste Romain, que Philosophe superbe & dissolu, car celuy là est indigne de vivre & de paroistre entre les hommes qui n'ensuit la vertu, laquelle les Dieux mesmes recompensent dans le Ciel, & les hommes honorent sur la terre.