Par exemple: Les Hurons appellent un chien gaguenon. Les Ebicerinys arionce, & les Montagnais atimoy, voyla une grande différence en ces trois mots qui ne signifient tous qu'une mesme chose. De plus: Pour dire en Huron j'ay faim, Atoronchesta, en Montagnais Niuhimitisonne, & en Ebicerinyen Ninihoinchaé. Et pour demander à manger nos Hurons usent de ce seul mot Taetsenten, les Montagnais de celuy cy Minimitson, & les Ebiceriniens de cet autre Michilmijchim. Tellement qu'on voit en ce peu de mots bien peu de rapport, particulierement du langage Huron aux deux autres qui ont quelque correspondance.
Il se trouve une autre grande difficulté en ces langues, en la prononciation de quelque syllabes; à laquelle consistent les diverses significations d'un mesme mot, qui est une difficulté plus grande que l'on ne pense pas, car manquez seulement en une, vous manquez en tout, du si vous vous faites entendre ce sera tout autrement que vous ne desirez, comme en ce mot Ebicerinien: Kidauskinne, lequel avec une certaine façon de prononcer veut dire, tu n'as point d'esprit, & par un autre ton signifie; tu as menty.
Ainsi en est il de quantité d'autres mots, c'est pourquoy il faut ayder à la lettre, & apprendre la cadance, si on y veut profiter, car le Truchement Bruslé s'y est quelquefois luy mesme trompé bien empesché, & moy encore plus lors que les Hurons me faisoient recorder & souvent repeter de certains mots difficiles que je ne sçavois comment prononcer, & n'y pouvois avenir avec toutes les peines que j'y prenois, que de fort loing, (j'entends de quelque mots) nonobstant l'assistance & le secours du Truchement, c'est ce qui nous fit juger que nos principaux maistres en cet art, devoient estre nos soins & la frequente communication avec les Sauvages.
Avant que je fusse passé dans les Indes Canadiennes, & aucunement recognu la façon de parler de ses habitans, je croyois leur langue dans l'excés de pauvreté, comme, elle est en effet de beaucoup de mots, pour autant que n'ayans point de cognoissance de beaucoup de choses qui sont en nostre Europe; ils n'ont point de noms pour les signifier, mais j'ay recognu du depuis qu'és choses dont ils ont cognoissance, leurs langues sont en quelque chose plus fecondes & nombreuses, pouvans dire une mesme chose par quantité de différents mots, entre lesquels ils en ont de si riches, qu'un seul peut signifier autant que que quatre des nostres, principalement la langue Huronne, c'est à dire qu'ils ont une infinité de mots composez, lesquels sont des sentences entieres, comme les caracteres des Chinois.
Je sçay bien qu'il y peut avoir des fautes en mes Dictionnaires, & que plusieurs choses y manquent pour les rendre parfaicts, mais je ne doute point aussi qu'un plus habile que moy, ne se trouvat bien empesché de pouvoir faire mieux en si peu de temps que j'y ay employé, tousjours c'est un travail qui n'est pas petit ny de petit profit, car pourveu qu'on sçache la prononciation des mots, plus difficiles, on peut aller avec iceux, par tout leur pays & traiter sans Truchement, qui est un bien, & une commodité qui ne se peut estimer, & de laquelle plusieurs se servent, pour n'y en avoir encor eu aucun autre que les miens. C'est neantmoins une chose bien pitoyable à l'homme d'estre en cela plus miserable que les oyseaux, & bestes brutes, lesquelles se font entendre à toutes celles de leur mesme espece en quelque part du monde qu'elles se rencontrent, car elles n'ont toutes qu'une mesme voix, là où l'homme pour peu qu'il s'absente du lieu de sa naissance, demeure muet, & sans communication, dont on doit attribuer la disgrace à nos pechez.
Ceux qui ont estudié quelque peu en Magie, selon quelques Autheurs, sçavent fort bien qu'aucuns livres de cette mauvaise science, enseignent quelques moyens, pour parvenir à la perfection de l'intelligence de ces voix; sons, paroles, ou langues de ces oyseaux, & animaux, comme un Apollonius Thyaneus grand magicien, lequel entendoit le jargon des oyseaux, & la voix des animaux, par laquelle il recueilloit les conceptions de leurs fantasies, ce que faisoit aussi Melampus fils de Amythaon. Mais pour nos langues sauvages qui en tous siecles changent pour le moins une fois, je conseillerois volontiers ceux qui en ont la puissance d'abatardir & biffer toutes celles qui sont en usage chez les Hurons, & Canadiens, & d'introduire en leur place la langue Françoise par tout, car qu'elle apparence que tant de petits peuples ayent des langues si différentes & si difficiles à apprendre, le sujet ne le merite pas, & si les Religieux qui ont à les instruire, y ont trop de difficulté, tant y a qu'il y a (comme je croy) moins de peuples en tous ces pays là, en y comprenant encore toute l'Acadie, où nous avons fait bastir une maison l'an 1630, en la Baye du port du Cap Naigre, que les François ont nommé le port de la Tour à cause de l'habitation des François, ou commande le sieur de la Tour, qu'en la seule ville de Paris, & de là jugez s'il seroit à propos de maintenir tant de langues differentes & les réduire en arts, comme on pourroit faire, mais sans necessité.
Il est dit des anciens Roys de Mexique, de mesme que de ceux du Peru, qu'ils n'avoient moins de soin d'estendre leur langue que leur Empire, car au nouveau monde la langue de Mexique estoit estendue par l'espace de mille lieuës, & celle de Cusco capitale de l'Empire du Peru n'en avoit pas moins, & combien qu'on use en ces deux grands Royaumes ou Empires de plusieurs langues particulieres, & fort differentes entr'elles, consideré leur longue estendue, toutefois celle de la ville de Mexique est belle & riche & commune à toute la nouvelle Espagne, & celle de Cusco au Peru, comme entre nous la Latine, & entre les Turcs l'Esclavone, en Europe, & l'Arabique en Asie.
Tellement qu'il suffit (du rapport de quelque Historien) à ceux, qui preichent la parole de Dieu, d'apprendre une seule langue, de celles là pour aller par un pays long de deux ou trois mille lieuës, au lieu qu'il leur auroit fallu 15 ou 20 langues, voire d'avantage, pour pouvoir porter l'Evangile de nostre Seigneur par tout cette estenduë de Provinces & Royaumes.
De la forme, couleur & stature des Sauvages, & de leurs parures, ornemens & matachias.