Marry que j'en perdu & ma peine & mon soin, avec toutes mes estudes que j'avois faictes sans autre maistre que du petit Patetchouan, je m'addressay au truchement Marsolet, pour en avoir quelque instruction, mais il me dit franchement dedans nostre barque à Tadoussac, qu'il ne le pouvoit nullement & que je m'adressasse à un autre; je luy en demanday la raison, il me dit qu'il n'en avoit point d'autre que le serment qu'il avoit faict de n'enseigner rien de la langue à qui que ce fut.
Me voyla donc esconduit, & ne me rebute pas pourtant, je le prie derechef de m'apprendre quelque mots de ce langage; puis qu'il n'y en avoit point d'autre plus capable que luy, & que je le servirais en autre occasion, mais il continue en son refus, ne voulant pas, disoit-il fausser son serment & faire rien contre ses promesses, neantmoins à la fin il me lança ces deux mots Montagnais, Noma kinistitototiu, qui veulent dire en François, non je ne t'entend point, car en Huron il faudroit dire: Danstan tearonca. Voyla tout ce que je pû tirer de luy avec toute mon industrie, & croy que tout son plus grand serment estoit de se rendre necessaire, & de ne laisser empiéter personne sur son office, mais s'estoit mal prendre ses mesures que de s'addresser à nous, qui n'estions pas pour luy nuyre.
Ce peu que j'en ay sceu davantage, je l'ay, appris de nos Religieux de Kebec, des Montagnais & d'un petit Dictionnaire, composé & escrit de la propre main de Pierre Anthoine nostre Canadien, que j'ay creu d'autant plus asseuré, que ce Sauvage l'a faict avant qu'avoir perdu les Idées de sa langue & s'il est fautif en quelque chose, c'est en la mesme maniere que je le suis en la langue Françoise, en comparaison d'un Orateur disert, car il y a le bon & le mauvais Montagnais, comme le bon & le mauvais François, duquel j'ymite le dernier pour ne pouvoir faire mieux.
Toutes les langues de la nouvelle France se peuvent réduire en deux principales, à sçavoir, Huronne & Canadienne. La Huronne comprend presque toutes celles qui courent les nations sedentaires & quelques'unes errantes, comme les Houandares, les Quieunontateronons, Sontouhouerhonons, Attiuoindarons, Assistagueronons, & autres des contrées de la mer douce, lesquelles toutes ensemble peuvent contenir environ 3 où 4 cens mille ames en 200 lieuës de païs, qui seroient une belle Province si elles estoient possedées par un seul Prince Chrestien, car pour le jourd'huy les montagnes, les fleuves & les rivieres, ne servent point de limites ny de bornes aux Provinces & Regions, ains, les langues & les Seigneuries, & se dit une Province & Region avoir autant d'estendue comme la langue d'icelle est parlée & entendue en icelle.
La Canadienne comprend presque toutes les nations errantes, qui tiennent depuis l'emboucheure du grand fleuve S. Laurens, jusques au païs des Hurons, parmy lesquelles nous comprenons les Almouchiquois, Montagnais, la petite Nation. Les Sauvages de l'Isle, les Ebicerinys, & généralement tous les Algoumequins & autres nations errantes, qui se rencontrent dans l'estendue de plus de 350 lieues de paîs qui ne peuvent faire en tout à mon advis, 50 ou 60 mille ames au plus, & tous errants & vagabons comme j'ày'dit.
Il demeura donc constant que nous n'avons que deux langues principales dans toute l'estendue, de nostre Canada, & que tout tant qu'il y en à derivent de l'une de ces deux, & n'y a autre difference, que du Gascon ou du Provençal au François, car encor bien qu'il y ait un truchement particulier pour les Montagnais, un autre pour les Sauvages de l'Isle, & un pour les Ebicerinys. Si est ce que c'est tousjours une mesme langue, & n'y a autre difference que celle que je vient de dire, qui est assez neantmoins pour obliger d'avoir par tout des Truchemens divers, tant pour n'ignorer rien des langues, & d'une infinité de mots qu'ils ont de differens les uns des autres, que pour maintenir les François en l'amitié de ces peuples, & attirer leurs castors en procurant leur salut.
On dit qu'il y a en quelque contrée des Indes, une Nation dont les hommes ont un langage particulier & les femmes un autre, sans qu'il leur soit loisible d'user de celuy de leur marys, il n'en est pas de mesme entre: nos Nations Canadiennes, mais entre toutes il me semble que les femmes Ebiceriniennes parlent le plus délicatement, & mignardement, elles ont un petit bec affilé, dont vous diriez que les paroles leur partent du bout des levres, & ce qui en est plus admirable est, qu'elles coulent de suitte sans hesiter ny reprendre haleine, & si doucement qu'à peine leur voyez vous ouvrir les lèvres en leurs petits entretiens & esbats.
Je m'estonnois mesme comme elles se pouvoient entendre, & le Truchement Richer comprendre ce qu'elles disoient, car pour moy, il faut que j'advoue qu'il m'eust esté bien difficile de m'y rendre sçavant.
J'en voulu faire l'experience au pays des Hurons, où elles estoient venues hyverner avec leur marys, & en receu des leçons du Truchement que j'estudiay quelque temps ensemble, avec le Montagnais & mon Huron, mais ne my pouvans advancer pour en avoir trop entrepris à la fois, je fus contrainct de quitter les deux premiers, & vaquer seulement à la dernière, car en pensant parler d'une j'y entremellois des mots de l'autre, je courois aprés trois lievres & n'en prenois aucun.
Et pour vous monstrer qu'en effet il y a beaucoup de periodes qui ne se rapportent point aux langages des Montagnais, & Ebicerinys non plus qu'au Huron, qui est une langue particulière, & que le baraguoin de l'un est différant du baraguoin de l'autre, je vous en rapporteray icy quelques mots, par le moyen desquels vous cognoistrez la différence veritable mentionnée cy dessus.